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Je propose ici, en traduction française, trois ouvrages de mon ami le Dr Moustafa Mahmoud (écrivain égyptien contemporain) :
- "Dialogue avec un ami athée"
- "Du doute à la foi"
- "L'Énigme de la mort"
Le troisième ouvrage est inédit en version française.
Quant aux deux premiers, ils ont fait l'objet, dans leur traduction française, d'une première édition à Beyrouth, il y a une trentaine d'années de cela. Malheureusement, sans que j'aie pu contrôler la relecture des épreuves et BAT (bons à tirer), de nombreuses coquilles sont apparues dans le texte.

Ces mêmes coquilles et erreurs ont été très souvent reprises dans des rééditions récentes réalisées à mon insu.

Je me suis évidemment efforcé de les rectifier ici.

Ce faisant, mon seul souci a été de proposer une traduction la plus fidèle et la plus honnête possible, par respect de la pensée de l'auteur.
Par amitié également.

Marc Chartier




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Jeudi 5 octobre 2006

La grandiose harmonie

Cela s’est passé il y a quelques années de cela. Je n’oublierai jamais cette nuit-là. C’était au cours d’un voyage dans la brousse de l’Afrique tropicale. J’étais à bord d’un bateau qui remontait le Nil imposant et nous avions dépassé Malakal. Nous pénétrâmes alors dans une région infestée de moustiques où le Nil s’élargissait, formant des marécages à perte de vue.

Nous voguions, pris dans une atmosphère étouffante et très humide. À bord, tous eurent leur crise de malaria, y compris le capitaine. Pour ma part, je prenais régulièrement des comprimés de Camoquine, en mesure préventive.

Il me vint alors à l’esprit de monter sur le pont du bateau pour jouir des charmes de cette nuit passée sous les tropiques.

Je m’enduisis le visage et les bras d’une lotion anti-moustiques et grimpai sur le pont. Un spectacle féerique s’offrit soudain à ma vue.

J’aperçus des milliers d’arbres qui brillaient, puis s’éteignaient, comme des sapins de Noël qui s’illuminent par intermittence, à la grande joie des enfants, de milliers de petites ampoules électriques.

Stupéfait, je me frottai les yeux, puis me remis à regarder.

Ce que je voyais était bien une réalité et non un rêve.

Effectivement, les arbres s’illuminaient, comme s’ils étaient recouverts de milliers de lampes. Puis ils s’éteignaient.

Le capitaine du bateau m’informa que ce que j’avais vu cette nuit-là était bel et bien une réalité. Les arbres en question étaient recouverts de vers luisants qui brillaient tous ensemble pour attirer les moustiques et les manger. Puis ils s’éteignaient et se remettaient à briller.

Telle est la loi de la nature : chaque fois que des insectes se multiplient au point d’être trop nombreux, Dieu en crée d’autres pour les combattre et les détruire. Ainsi est sauvegardée l’équilibre au sein de la création. Aucune créature n’en extermine une autre en vain.

Cette nuit-là est restée gravée dans ma mémoire, de même que la conversation que j’eus alors.

Chaque jour m’apporte un supplément de preuves que l’univers est réellement le théâtre d’une grandiose harmonie universelle. Chaque créature y tient la place précise qui a été décrétée pour elle.

Si le globe terrestre avait une masse inférieure à celle qu’il a, la pesanteur y diminuerait. L’air se raréfierait et se perdrait dans le vide. L’eau se volatiliserait et la terre deviendrait semblable à la lune, une surface désolée, sans eau, ni air, ni atmosphère. La vie n’y serait plus possible.

S’il avait par contre une masse supérieure à celle de maintenant, la pesanteur augmenterait. Il nous serait beaucoup plus pénible de nous mouvoir et notre poids croîtrait considérablement. Notre corps deviendrait un fardeau impossible à soulever.

Si la terre tournait sur elle-même à une vitesse moindre, égale à celle de la lune par exemple, la longueur des jours et des nuits deviendrait quatorze fois plus grande. Toutes les deux semaines par conséquent, la température passerait d’une chaleur torride à un froid mortel, rendant impossible toute forme de vie.

Si l’orbite de la rotation terrestre passait plus près du soleil, comme c’est le cas pour Vénus, nous ne pourrions résister à la chaleur. Si elle s’en éloignait, comme c’est le cas pour Saturne et Jupiter, nous péririons de froid.

Nous savons par ailleurs que la terre effectue sa rotation en formant un angle de déclinaison de 33 degrés. De là naissent les saisons et c’est ce qui rend cultivables et habitables la plupart des régions terrestres.

Si l’écorce terrestre était plus épaisse, elle absorberait l’oxygène et nous n’aurions plus la quantité suffisante de ce gaz précieux pour respirer.

Si les mers étaient plus profondes, les eaux en surplus absorberaient le CO² nécessaire à la vie et à la respiration des plantes.

Si la couche atmosphérique était moins épaisse, les météores et les étoiles filantes fondraient sur nous au lieu de se désintégrer, comme c’est le cas, en traversant l’atmosphère.

Si la proportion d’oxygène dans l’atmosphère était plus importante qu’elle n’est, les risques d’incendie seraient accrus. L’incendie le plus bénin se transformerait en une terrible déflagration. Et si cette proportion diminuait, nous serions apathiques.

Si la glace n’avait pas une densité inférieure à celle de l’eau, elle ne flotterait pas en surface. Elle ne pourrait donc retenir la chaleur des fonds marins sans laquelle la vie, celle des poissons notamment, ne serait pas possible.

Sans la protection de l’ozone qui est épars dans l’atmosphère et qui ne laisse filtrer qu’une faible proportion de rayons ultraviolets, ces rayons seraient mortels pour nous.

Si nous en venons maintenant à l’anatomie du corps humain, nous y constatons une harmonie minutieuse qui n’a pas fini de nous émerveiller et de nous étonner.

Dans le sang, par exemple, chaque élément a une proportion et une quantité bien déterminées : sodium, potassium, calcium, sucre, cholestérol, urée…

Au cas où intervient la moindre déficience, si minime soit-elle, dans ces proportions, c’est la paralysie, puis la mort.

Le corps est armé de dispositifs qui agissent automatiquement pour sauvegarder cet équilibre, la vie durant.

Pour être préservées, l’alcalinité du sang et l’acidité de l’urine sont soumises à des doses bien précises.

La température normale du corps humain est de 33 degrés centigrades. Des réactions physiologiques et chimiques ont pour fonction de la maintenir régulière et stable à ce niveau.

Il en est de même pour la pression sanguine, la tension musculaire, les pulsations cardiaques, l’alternance de l’inspiration et de l’expiration, la régulation de la combustion chimique dans le foie, l’équilibre nerveux ente les systèmes sympathique et parasympathique, la régulation opérée par les hormones et les enzymes dans l’accélération ou le ralentissement des réactions chimiques vitales.

Ce chef-d’œuvre d’équilibre, de coordination et d’harmonie, tout médecin en a connaissance, ainsi que quiconque étudie la physiologie, l’anatomie et la chimie organique.

« Dieu a créé toute chose

en fixant de manière immuable son destin. » (Coran : 25, 2)

Nous n’en finirions pas de donner des exemples empruntés à la botanique, à la zoologie, à la médecine ou à l’astronomie.

Des livres entiers seraient à citer et chaque page apporterait une confirmation de la minutieuse harmonie et de la merveilleuse précision qui règnent au sein du monde créé.

Ne voir en cet ordre harmonieux que le fruit du hasard serait faire preuve ni plus ni moins de simplisme, comme si l’on prétendait, par exemple, qu’une explosion dans une imprimerie pouvait disposer les caractères typographiques de telle façon qu’il en résulte la composition d’un dictionnaire rigoureusement exact.

Le chimiste qui a déclaré : « Donnez-moi les conditions atmosphériques, l’eau, le limon et les circonstances d’où est issue pour la première fois la vie, et je vous fabriquerai un homme ! », ce chimiste a reconnu par là même qu’il ne disposait pas des éléments et des circonstances nécessaires. Il avouait ainsi son incapacité à imiter l’œuvre du Créateur qui fut l’auteur à la fois de la créature et des circonstances de son apparition.

Si nous procurions audit chimiste tout ce dont il a besoin, et à supposer par impossible qu’il réussisse à créer un être humain, il ne dirait pas : « Cet homme est le résultat du hasard », mais bien : « C’est moi qui l’ai créé ! »

On a prétendu qu’un singe, installé devant une machine à écrire pendant un temps illimité pour y composer une infinité de possibilités, en arriverait bien un jour, par hasard, à reproduire un vers de Shakespeare ou une phrase qui ait un sens. Mais une telle hypothèse est irrecevable.

Supposons, par impossible, qu’après des millions d’échanges et de combinaisons entre les éléments existant dans la nature, une certaine quantité d’acides nucléiques ADN, se renouvelant spontanément, ait pu se former par un pur hasard dans les eaux marécageuses, comment expliquer alors que cette quantité d’acides organiques ait évolué pour aboutir à la vie que nous connaissons ?

Il faudrait à nouveau invoquer le hasard pour expliquer la formation du protoplasme.

Et ce serait encore par pur hasard que la cellule se serait formée et ensuite scindée en deux catégories : la cellule végétale et la cellule animale.

Degré par degré, nous remonterions l’arbre de la vie grâce à cette solution miracle.

Chaque fois que nous serions dans l’impasse pour expliquer quelque chose, nous dirions : « Cela s’est produit par hasard ! »

Mais est-ce raisonnable ?

Est-ce par hasard que le poussin, au moment de l’éclosion, brise la coquille de l’œuf dès qu’y apparaît le moindre trou ?

Est-ce par hasard que les lèvres des plaies se referment et se cicatrisent d’elles-mêmes, sans l’intervention d’un chirurgien ?

Est-ce par hasard que l’héliotrope se tourne vers le soleil qui est, pour lui, source de vie ?

Est-ce par hasard que les arbres désertiques fabriquent des ailes aux graines qu’ils produisent pour permettre à celles-ci de franchir les déserts en quête de meilleures conditions de germination et d’irrigation ?

Est-ce par hasard que les plantes ont découvert leur bombe verte - la chlorophylle- et qu’elles s’en servent pour créer l’énergie dont elles ont besoin pour vivre ?

Est-ce par hasard que les moustiques, sans l’aide d’Archimède, munissent leurs œufs de pochettes d’air pour leur permettre de flotter sur l’eau ?

Et les abeilles qui vivent en société organisée et appliquent les règles de l’architecture et les subtilités de la chimie pour transformer leur nectar en miel et en cire ?

Et les termites qui ont découvert les premiers principes de l’air conditionné pour leurs nids et qui appliquent, dans leur société, un rigoureux système de classes ?

Et les insectes aux couleurs voyantes qui ont découvert les principes et l’art du maquillage pour se déguiser et se camoufler ?

Tout cela est-il le fruit du hasard ?

L’admettrions-nous dans un cas, au point de départ, comment la raison pourrait-elle accepter une chaîne sans fin d’effets purement accidentels d’un obscur hasard ?

Ce serait faire montre d’une naïveté que l’on rencontre uniquement dans de vulgaires films comiques.

La pensée matérialiste s’est elle-même retrouvée dans une impasse face à une telle représentation simpliste. Elle a commencé à se libérer du terme "hasard" pour lancer une autre hypothèse. Elle a prétendu que la vie, déconcertante dans ses différentes formes et ramifications, serait partie d’un état de nécessité, semblable à celle qui vous pousse à manger quand vous ressentez la faim. Puis la nécessité serait devenue plus complexe avec la complexité des circonstances, des milieux ambiants et des besoins. De là seraient apparues toutes les formes de vie.

Cela revient à jouer sur les mots.

Les matérialistes ont remplacé le hasard par une nécessité qui, selon eux, devient spontanément de plus en plus complexe, tout comme une mélodie évoluerait spontanément en symphonie. Mais comment ?

Comment une simple nouvelle évoluerait-elle en un récit solidement charpenté sans l’intelligence d’un écrivain ?

Et qui est au point de départ de la nécessité ?

Comment le nécessaire proviendrait-il du non-nécessaire ?

La mauvaise volonté et la raison présomptueuse sont poussées dans leurs derniers retranchements si elles persistent à se fermer à la voix de la nature, laquelle ne cesse de s’imposer, affirmant l’existence d’un Créateur présidant à la création. Dieu est la main directrice, le maestro qui conduit ce merveilleux concerto.

Manifestation d’un équilibre grandiose et d’une majestueuse harmonie, chef-d’œuvre de cohésion et de régularité dans l’infinité des minutieux détails dont il se compose, l’univers entier crie l’existence du Créateur de telles merveilles : un Dieu Tout-Puissant et infiniment Parfait qui est proche de ses créatures comme l’est le sang qui coule dans leurs veines. Il prend soin d’elles, tel un Père plein de tendresse. Il répond à leurs besoins, écoute leurs plaintes et est attentif à leur sort. Il est celui que les religions décrivent à l’aide des Beaux-Noms, et nul autre. Ce Dieu-là n’a rien à voir avec la loi inexorable qu’avance les sciences de la matière. Il n’est pas le Dieu solitaire d’Aristote, ni le Dieu platonicien trônant dans le monde des Idées, ni cet Être matériel et universel qu’ont imaginé Spinoza ou les adeptes de l’unicité de l’être.

Il est l’Unique, qui n’a pas son semblable.

Il dépasse tout ce que nous pouvons penser ou imaginer. Il transcende le temps et l’espace.

Manifeste dans ses Œuvres, Il demeure caché dans son Essence. Aucun regard ne l’atteint, mais Lui-même voit tous les regards. C’est même par Lui que nous voyons, éclairés par sa Lumière et l’énergie qu’Il a déposée en nous.

L’esprit scientifique n’admet pas semblable langage mystique. Il veut voir Dieu pour confesser son existence.

Si nous admettons que Dieu n’est pas limité et donc qu’Il ne peut tomber sous le regard, si nous affirmons de Lui qu’Il est l’Infini, le Mystère, la science nous rétorque que c’est précisément pour cette raison qu’elle ne Le reconnaît pas, que la foi au mystère n’est pas de son ressort et que son domaine de compétences commence au sensible pour finir au sensible, sans plus.

Nous répondons alors à la science qu’elle ment ! Car la science elle-même est maintenant pour moitié liée au mystère. Elle observe et enregistre ses observations. Elle constate, par exemple, qu’escalader une montagne est plus pénible qu’en descendre, que porter une pierre sur le dos est plus difficile que soulever un caillou, qu’un oiseau mort s’abat sur le sol comme une pomme tombe de l’arbre, que la lune, suspendue dans le ciel, est animée d’un mouvement de rotation.

Aucune relation n’apparaît entre les précédentes observations.

Et pourtant, à la lumière de la loi de la gravitation universelle découverte par Newton, l’unité devient évidente entre elles. La chute de la pomme, la difficulté d’escalader une montagne ou de soulever une pierre, la stabilité de la lune sur son orbite, tous ces phénomènes sont autant de manifestations de la loi de gravitation.

Cette théorie, certes, nous explique les faits. Il n’en reste pas moins vrai que la gravitation est un mystère dont personne ne connaît la nature exacte. Personne n’a vu les colonnes qui soutiennent les cieux et les astres qu’ils contiennent.

Newton en personne, qui était pourtant l’inventeur de la théorie, déclarait dans une lettre adressée à son ami Bentley : « C’est incompréhensible ! Comment peut-on trouver un corps insensible et sans vie qui influe sur un autre corps au moyen de l’attraction, bien qu’il n’existe entre eux aucune relation ? »

Voici donc une théorie que nous transmettons, en laquelle nous croyons et que nous considérons comme scientifique. Et il se trouve qu’elle n’est que mystère.

Et l’électron ?

Et les ondes radio ?

Et l’atome ?

Et le neutron ?

Nous n’en avons jamais rien vu. Et cependant, nous croyons qu’ils existent, uniquement parce que nous constatons leurs effets. À partir de ces effets, nous élaborons des sciences hautement spécialisées et, pour les étudier, nous construisons des laboratoires. Et pourtant, ces réalités constituent pour nous, pour nos sens, un mystère total.

La science n’est parvenue à connaître la substance d’aucune chose. Absolument aucune.

Nous ne connaissons que des noms, en ignorant ce qu’ils recouvrent. Nous échangeons des termes techniques sans savoir ce qu’ils représentent en fait.

Lorsque Dieu a instruit Adam, Il ne lui a appris que des noms, sans lui en révéler le contenu.

« Il a appris à Adam le nom de tous les êtres. » (Coran : 2, 31)

Telles sont les limites de la science.

Quiconque aspire à la science cherche à découvrir des rapports, des mesures… Mais il ne peut absolument pas saisir l’essence, la substance ou la nature des objets de sa recherche. Il se familiarise avec ces objets, mais toujours selon leurs apparences et tels qu’il les perçoit de l’extérieur.

Bien qu’il soit, grâce aux théories, au contact immédiat de la substance secrète des choses, il doit se contenter de pures hypothèses, de représentations de questions qui restent, pour les instruments qu’il utilise, purement mystérieuses et conjecturales.

Le mystère a sa place dans la science de notre époque, une science qui erre dans le labyrinthe des hypothèses.

Après avoir été inondée de mystères, la science ne peut plus maintenant se révolter contre eux.

Il est donc mieux pour nous de croire en Celui qui connaît le mystère, le Créateur Bon et Généreux, Lui dont nous voyons la trace pour peu que nous sachions ouvrir les yeux, écouter la moindre pulsation de notre cœur ou faire place à la contemplation.

C’est pour nous plus honorable que de nous perdre dans les hypothèses.

sommaire

par Marc Chartier publié dans : Du doute à la foi
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Jeudi 5 octobre 2006

L'Imposteur

Les religions nous parlent d’un être qui apparaîtra à la fin des temps. Par les prodiges et les miracles qu’il accomplira, il séduira les hommes du monde entier qui, croyant qu’il s’agit d’un dieu, se mettront à le suivre.

Il nous est dit de cet être qu’il est borgne et doté d’une puissance prodigieuse. D’un seul œil, il peut voir ce qui se passe aux confins de la terre. Il peut entendre ce qui se murmure au-delà des mers. Il peut faire pleuvoir à son gré, tout comme il peut faire croître les plantations et découvrir les trésors enfouis. Il guérit les malades, ressuscite les morts, fait mourir les vivants. Il vole à la vitesse du vent.

Tel est l’Imposteur, annonciateur de l’heure du Jugement dont nous parlent les Livres révélés.

En fait, d’après Leopold Weiss, un écrivain polonais qui, après s’être converti à l’Islam, vécut à La Mecque, il est déjà apparu.

Selon cet auteur, l’Imposteur, ce monstre répugnant aux allures de cyclope, représente le progrès, la puissance et le bien-être matériels, ces divinités de notre temps.

En ce siècle de l’atome, la civilisation est borgne et boiteuse. Elle regarde dans une seule direction : celle de la matière. Dans le même temps, elle perd son second œil – son âme – qui perçoit la dimension spirituelle de la vie. D’où les conséquences : une puissance sans amour, une science sans religion, une technologie sans morale.

Fort de sa science, le Monstre peut effectivement entendre jusqu’aux confins de la terre, grâce à la radio. Avec la télévision, il peut voir ce qui se passe au bout du monde. Actuellement, il peut faire pleuvoir artificiellement. Il cultive les déserts, guérit les malades et transplante les cœurs des morts sur les vivants. Il utilise des fusées pour faire le tour de la terre. Il propage la mort et la destruction avec ses bombes atomiques. Il découvre des mines d’or dans les entrailles des montagnes.

Les hommes ont été séduits par ce Monstre et se sont mis à l’adorer.

Devant l’impressionnant déploiement du progrès scientifique occidental, nous autres, Orientaux, avons perdu confiance en nous. Nous avons considéré avec mépris notre tradition et notre religion.

Sous le coup du sentiment que nous avions de nos déficiences et de notre sous-développement, nous avons considéré nos religions comme un ensemble de superstitions honteuses dont il fallait se débarrasser pour rejoindre le cortège du progrès et pénétrer ainsi dans l’enceinte d’un nouveau temple : celui de la science, où l’on vénère ce nouveau dieu qui a pour nom la puissance matérielle.

Éblouis au point d’en perdre la raison, nous nous sommes prosternés. Nous avons confondu objectif et moyens, considérant la puissance matérielle comme un but, oubliant qu’il s’agissait d’un simple moyen.

Le train, les télécommunications, l’électricité et l’énergie atomique ne sont que des moyens au service de l’homme. Ils lui permettent d’être libéré des servitudes matérielles pour se consacrer à la réflexion, à la contemplation, à l’enrichissement de son esprit par la vraie connaissance.

Mais contrairement à cela, nous nous sommes mis au service de ces moyens. Au prix de moult peines et fatigues, nous nous démenons pour acheter une voiture, une radio, une télévision. Lorsque nous les possédons, notre avidité ne fait que grandir. Nous voulons une voiture plus grande encore, un magnétophone stéréophonique, un bateau de plaisance, un yacht, une villa, une pelouse, une piscine, et puis… et puis… un avion privé si possible !

Progressivement, nous sommes submergés par l’avalanche des produits de consommation qui encombrent les vitrines. Notre fringale devient de plus en plus vorace chaque fois que nous nous évertuons à acheter du neuf. Nous voilà pris dans le cercle vicieux d’une avidité qui ne s’apaise que pour recommencer de plus belle. Nous voulons en permanence acquérir ce qui peut procurer la puissance matérielle ou le bien-être, en réponse aux offres quotidiennes de la technologie qui s’affichent dans les devantures des magasins.

De même que le simple citoyen amasse les biens de consommation, les nations accumulent, elles, les armements et les munitions pour s’entre-détruire dans des guerres meurtrières. Puis elles se remettent à entasser des armements plus dangereux et des bombes d’une puissance supérieure.

Le monde est devenu le théâtre d’une folie qui emporte les humains dans une même direction : celle de la puissance matérielle. L’Imposteur, ce monstre borgne, est le dieu de ce siècle.

Pas de dieu sinon la Matière ! C’est ainsi que l’on prie chaque jour.

La foi au vrai Dieu a disparu, en même temps que le sentiment de sécurité, de paix, de tranquillité.

La représentation philosophique du monde est celle d’une jungle où l’on s’entre-dévore à belles dents.

Lutte des classes, racisme, fanatisme religieux…monde effrayant fait de peur et de meurtres.

Il n’est plus personne dans les cieux pour guider ce monde et le protéger.

C’est à cette déchéance que nous a abaissés le culte de l’Imposteur ayant pour nom la puissance matérielle.

Et le résultat ?

C’est un homme triste, préoccupé, craintif, stressé. C’est ce jeune homme qui s’adonne à la drogue dans les rues de Londres ou de Paris. C’est le suicide et la folie dont nous voyons le plus haut pourcentage dans les pays regorgeant de richesses et de bien-être : Suède, Norvège, Amérique…

L’homme en proie à la terreur tente de récupérer son sentiment de sécurité en ayant recours à l’artifice des moyens technologiques. Il installe à sa porte un œil magique fonctionnant aux rayons infrarouges pour détecter la présence de voleurs. Il équipe son coffre-fort d’une alarme. Il se fait faire une électrocardiographie chaque mois pour déceler la thrombose avant qu’il ne soit trop tard.

Appareils d’air conditionné, services de sûreté, vitamines par dizaines d’espèces, calmants, stimulants, appareils de musculation, moyens de sécurité nécessitant à leur tour d’autres moyens pour être eux aussi sécurisés : voilà ce dont a besoin l’homme d’aujourd’hui. Et, en fin de compte, il n’y trouve aucune tranquillité. Sa peur et son angoisse ne font au contraire qu’augmenter, en même temps que son besoin de se procurer toujours plus de moyens matériels inutiles.

Prisonnier de ce dédale où il s’est fourvoyé, l’homme en oublie que c’est au point de départ qu’il s’est trompé, lorsqu’il s’est imaginé un monde sans Dieu, un monde où il s’est trouvé jeté, sans aucune loi pour le protéger ni aucun Seigneur pour lui demander des comptes.

Il s’est trompé une seconde fois lorsqu’il s’est mis à adorer la puissance matérielle et qu’il en a fait la source de son bonheur et de sa sécurité ainsi que le but ultime de sa vie, à la place de Dieu. Il s’est imaginé que cette puissance lui procurerait la paix, le calme, la tranquillité perdue et qu’elle pouvait le préserver de la mort et de l’anéantissement. Et voici que cette puissance lui dérobe la paix de l’âme. Elle se retourne contre lui en se transformant finalement en instruments de guerre destructeurs et meurtriers.

Il s’est trompé une troisième fois lorsqu’il s’est imaginé que la chimie, les sciences naturelles et l’électronique étaient la source du savoir et que la religion n’était qu’un amas d’affabulations.

S’il avait réfléchi un tant soit peu, il se serait rendu compte que lesdites sciences ne procurent en réalité que des connaissances limitées, portant sur des vérités partielles et traitant uniquement de proportions, de dimensions, de quantités… alors que la religion, elle, est une science totale portant sur des vérités universelles. Elle est même la science suprême qui s’intéresse aux premiers fondements et aux fins dernières des êtres, une science ayant pour objet le but ultime de l’existence, le sens de la vie, la signification de la souffrance.

La chimie, les sciences naturelles et l’électronique sont des sciences mineures.

La religion est la science majeure qui englobe toutes les autres sciences.

Il n’existe aucune contradiction entre religion et sciences, car la religion, par sa nature même, est la science suprême.

La religion est nécessaire pour délimiter aux sciences leurs buts et leur champ de compétences. C’est elle qui leur assigne leur juste fonction dans le cadre d’une vie parfaitement équilibrée.

La religion fait place à la conscience morale. Cette conscience, à son tour, opte pour le rôle constructif de l’énergie atomique, refusant de s’en servir pour semer la dévastation et la mort parmi les innocents.

C’est la religion qui nous incite à utiliser l’électricité pour nous éclairer, non pour détruire. Ou encore à voir dans les sciences des moyens, non des buts. Et de même pour le progrès matériel et les machines que nous utilisons.

La matière a, comme nous, été créée ; elle n’est pas un dieu à vénérer. Elle ne peut procurer à l’homme la tranquillité, la paix ou le bonheur, car la dissolution, la corruption, l’altération et le changement font partie de sa nature. Elle participe en cela de la finitude de l’univers. On ne peut donc se fier à elle, car elle ne constitue en rien une protection véritable.

Le progrès matériel est nécessaire. Mais c’est un moyen, sans plus, comme les autres moyens dont se sert l’homme civilisé. Il n’est pas une fin en soi.

À ce titre, la religion ne le condamne pas, mais elle le situe à sa véritable place.

Elle ne refuse pas la science. Au contraire ! Elle demande qu’on s’y adonne, à la condition cependant de n’y voir qu’un moyen de connaissance parmi les nombreux autres moyens à la disposition de l’homme : sa nature, la "clair-voyance", l’intuition, l’inspiration, la révélation.

Il n’est pas bon de vouloir ignorer la science et de refuser d’utiliser les moyens matériels modernes. Mais il est tout aussi néfaste de vénérer ces moyens et de se laisser assujettir par eux. Nous tenons là l’une des raisons du sous-développement de notre pays.

De deux choses l’une en Orient : ou bien on refuse la science pour se contenter de la religion et du Coran ; ou bien on rejette la religion pour se tourner exclusivement vers la science et le progrès matériel.

Ces deux attitudes ont été, entre autres causes, à l’origine du déclin de la civilisation dans notre contrée, car elles ne comprennent rien à la signification véritable de la religion et de la science.

La religion – l’Islam notamment – considère la science comme un devoir. Notre Prophète Muhammad l’affirme : celui qui meurt sur la voie de la science est l’égal du martyr de la foi. Les savants sont les héritiers des prophètes… Il nous faut chercher la science, serait-ce même jusqu’en Chine !

Dans le Coran le premier mot révélé est : iqrâ’, c’est-à-dire "lis", "récite" !

L’Islam est une religion de la raison. Il s’adresse à ses adeptes en ayant recours à la méthode rationnelle.

La science et le progrès scientifique ont un grand rôle à jouer ici-bas. Mais ce sont des moyens, non des fins ; des instruments, non des idoles à adorer.

Chaque chose à sa place !

Les moyens matériels n’apportent à l’âme ni paix, ni tranquillité. Ils procurent uniquement le luxe, le confort et les commodités de la vie. Mais l’angoisse et la détresse spirituelle demeurent en dépit du réfrigérateur, de la télévision, de la radio, du magnétophone, de l’air conditionné, de la Chevrolet… Qui plus est ! Cette angoisse et cette détresse s’aggravent au fur et à mesure que l’homme est asservi à ces moyens.

Le cœur ne trouve de repos, l’esprit n’est habité par la paix et la confiance que moyennant la croyance en Dieu : un Dieu Juste et Parfait qui a créé l’univers en lui fixant des lois pour le préserver et en y décrétant chaque chose par sagesse. À la lumière de cette foi, nous savons que nous sommes aussi sur la voie du retour vers Dieu. Nos souffrances et nos peines ne seront pas en vain. La personne humaine est un absolu et non un rouage condamné à retourner en poussière.

Cette conviction religieuse est la seule à rendre à l’homme sa considération et sa dignité. Le frigo, la télé, le magnétophone ou autres ustensiles du même acabit en sont bien incapables, aussi coûteux soient-ils !

Grâce à cette conviction, l’homme retrouve la paix de l’âme. Il parvient à un état d’épanouissement spirituel et de parfaite sérénité intérieure. Il se sent plus fort que la mort, plus fort que l’oppression.

Avec cette certitude, il peut affronter et surmonter les pires dangers. Avec sa foi, il est dans une forteresse beaucoup plus sûre que toutes les carapaces de char, une forteresse qui résiste à tous les projectiles, qui défie même la mort.

Par cette foi, l’homme ressent qu’il se retrouve lui-même, tel qu’il est en vérité. En connaissant son Dieu Unique et Parfait, il parvient à la connaissance de lui-même et de sa dignité.

Quiconque a expérimenté ce sentiment exceptionnel sait qu’il s’agit d’un état d’illumination intérieure qui bannit toute dissimulation. Aucune pseudo-sérénité n’en découle, mais uniquement la vérité perçue au grand jour.

Nous savons ce qu’est cette certitude à partir de son contraire : l’état où se retrouvent tant d’hommes qui vénèrent l’Imposteur, le monstre de notre siècle atomique, au cerveau électronique ; ou encore la situation de cette multitude d’êtres humains qui s’entre-dévorent à belles dents, qui s’adonnent à la drogue, qui se réfugient dans la folie et le suicide, qui s’acheminent, marchant dans le sang, vers une troisième guerre mondiale.

Écoute ta droite nature ! Elle te révélera qui des deux a raison : cette multitude qui s’entre-déchire sous le coup de la rancune, de la haine, de l’avidité ; ou bien cette minorité qui a reçu le don de la paix intérieure et qui a perçu l’existence de Dieu.

La religion ne rejette ni la vie, ni la raison.

L’Islam, pour sa part, est basé sur le principe de l’amour de la vie. Il l’aime et en prend soin. Il incite au respect de la raison et à la poursuite de la science. Il propose une loi moderne unifiant l’esprit et le corps, dans une harmonie sans pareille : aucune tyrannie de l’esprit sur le corps, ni du corps sur l’esprit, mais l’accord des deux ne faisant qu’un.

L’Islam ne nous demande pas de renoncer à l’instinct sexuel. Il exige seulement que nous le maîtrisions et que nous l’utilisions dans le cadre d’une relation légitime.

Pour l’Islam, le critère de la piété n’est pas la vie solitaire et monacale ou le retrait du monde pour s’adonner à la contemplation, mais l’action. La prière doit aller de pair avec le travail des mains et l’activité corporelle en vue du bien et de l’utilité dans la société. L’humilité de l’âme ne suffit pas à la prière ; le corps doit aussi exprimer cette humilité par l’inclination et la prosternation.

La prière rituelle musulmane est le symbole de l’unité indivisible de l’esprit et du corps : l’esprit se tient dans l’humilité ; la langue proclame la louange de Dieu ; le corps se prosterne.

La procession autour de la Ka’ba, lors du pèlerinage à La Mecque, est un autre expression de la concentration des actions autour d’un même pôle. Elle est aussi le symbole de l’assignation d’un même but aux actions et aux pensées, à savoir le Créateur, le seul Existant en vérité, de qui provient toute chose et à qui tout retourne. Elle est l’expression corporelle, mentale et spirituelle de cette unité.

L’Islam procure ainsi à l’homme la paix intérieure. Il lui rend son unité spirituelle-corporelle, mettant fin à la lutte éternelle entre passion et raison, engendrant la passion raisonnée et éclairée où s’unissent les deux contraires. Sentiment et pensée, vie intérieure et comportement extérieur se retrouvent unis. C’en est fini de cet homme hypocrite en qui le cœur et la raison, la raison et les paroles, les paroles et les actes sont en contradiction. Remplaçant cet homme divisé et écartelé, apparaît un être nouveau en qui esprit et corps, paroles et actes, vie intérieure et comportement extérieur ne font plus qu’un.

Grâce à cette unification de sa personne, l’homme parvient à l’unification avec son Seigneur. C’est un état de proximité qui introduit l’être humain dans la sphère de la Lumière divine, au seuil même du monde céleste.

L’Islam est centré sur cette notion fondamentale : celle de l’unicité. C’est bien ce que confirme le Coran, en chacun de ses versets. Avec tout ce qu’il contient d’images, de récits, d’exemples, d’ordres et d’admonitions, il y revient sans cesse.

L’Islam offre à notre siècle matérialiste la seule porte de salut, l’unique solution, la seule issue possible, car il englobe tout son patrimoine spirituel, sans le contraindre à abandonner quoi que ce soit de son acquis scientifique ou de sa supériorité matérielle.

Tout ce que veut l’Islam, c’est que soient parfaitement réalisées l’harmonie et l’union entre matière et esprit pour que soit instaurée une nouvelle civilisation : celle de la puissance et de la miséricorde ; celle où la puissance matérielle ne soit pas un monstre que l’on vénère, mais uniquement un instrument et un moyen à la disposition d’un cœur miséricordieux.

C’est ainsi que sera anéanti l’Imposteur et que s’instaurera l’état de l’Homme Parfait.


À ceux qui demandent avec perplexité : « Pourquoi Dieu nous a-t-Il créés ? Pourquoi nous a-t-Il mis en ce monde ? Quelle est la sagesse sous-jacente aux tourments qui nous affligent ? », le Coran dans son entier répond : Dieu a créé l’homme ici-bas en le dotant d’une curiosité inscrite dans sa nature pour qu’il cherche à connaître ce que recèle ce monde de richesses ignorées, pour qu’il cherche également à se connaître lui-même. Se connaissant lui-même, l’homme connaît son Seigneur. Il perçoit la dignité suprême de ce Seigneur de Gloire. Il Lui exprime sa soumission et son amour. Ainsi devient-il apte à recevoir l’Amour et les Bienfaits divins.

C’est pour cela, pour ce but ultime, que Dieu nous a créés, pour nous manifester son Amour et sa Bonté. S’Il nous fait souffrir, c’est pour nous réveiller de notre torpeur et qu’ainsi, nous devenions aptes à recevoir son Amour et ses Bienfaits.

Dieu a créé par Amour.

Dieu a créé pour Aimer.

C’est par Amour qu’Il fait souffrir.


Loué et exalté dans les cieux soit Celui qui nous a créés par Amour et Miséricorde !

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par Marc Chartier publié dans : Du doute à la foi
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Jeudi 5 octobre 2006

Moustafa MAHMOUD










L’ÉNIGME DE LA MORT






traduit de l’arabe par

Marc CHARTIER

par Marc Chartier publié dans : L'énigme de la mort
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Jeudi 5 octobre 2006

L’ÉNIGME


Chacun de nous

porte son cadavre sur les épaules




Rien de plus étrange que la mort…

Il est bien étrange, certes, que ce qui est devienne… néant !

Les habits de deuil, la tente de réception, la musique, les porteurs d’encens, les valets aux accoutrements théâtraux…

Et nous… comme si nous assistions à une représentation. Nous n’y croyons pas.

Personne ne donne l’impression d’y croire. Même ceux qui se sont associés au cortège funèbre ne pensent à rien, sinon à suivre.

Les enfants du défunt songent uniquement à l’héritage.

Les employés des pompes funèbres, à leur paye.

Les lecteurs du Coran, à leur rémunération.

Chacun ne paraît inquiet que de son temps, de sa santé, de son argent.

Chacun a un but vers lequel il s’empresse, par crainte de le manquer. Mais il ne s’agit jamais de la mort.

Malgré toute cette émouvante mise en scène, l’inquiétude manifestée face à la mort n’est, somme toute, qu’une inquiétude pour la vie.

Personne ne semble croire à la mort ni s’en soucier… même celui qui porte le cercueil sur ses épaules. Le bois lui meurtrit le dos, mais il a l’esprit ailleurs. Il pense au moment à venir : comment le vivra-t-il ?

La mort ne concerne personne. Alors que la vie, elle, concerne tout le monde.

Plaisanterie que tout cela ? Mais alors, qui meurt ? Le mort ? Même celui-là, dira-t-on, nul ne sait ce qu’il adviendra de lui.

Montre en main, l’enterrement ne dure que quelques minutes. Le temps d’un arrêt de la circulation pour que le cortège parcoure la rue. Une pause durant laquelle les voitures s’entassent des deux côtés de la chaussée. Chaque conducteur fait retentir son klaxon. Son impatience montre une fois de plus qu’il est pressé d’arriver à destination et qu’il ne comprend pas cette réalité qu’on appelle… la mort !

Qu’est-ce que la mort ? En quoi consiste-t-elle exactement ?

Et pourquoi passe-t-elle toujours inaperçue de nous, même lorsque nous lui faisons face ?

La mort, en vérité, est vie.

Elle n’arrive pas à l’improviste.

À chaque instant, pour vivants que nous soyons, elle survient au-dedans de nous. Chaque goutte de salive, chaque larme, chaque perle de sueur contient des cellules mortes. Nous les éliminons dans un adieu sans cérémonie.

Les globules rouges naissent, vivent et meurent par millions dans notre sang, à notre insu. Et de même des globules blancs. Les cellules de chair et de graisse, celles du foie et des intestins, toutes sont de courte durée. Elles naissent et meurent, remplacées par d’autres qui mourront elles aussi. Et ainsi de suite… Leurs cadavres sont ensevelis dans les glandes ou bien éliminés par excrétion, dans le calme et le silence, et nous ne ressentons rien de ce qui s’est passé.

À chaque respiration, l’oxygène pénètre, tel du gaz butane, dans le fourneau du foie. Il y brûle une certaine quantité de chair, produisant la chaleur nécessaire pour cuire une nouvelle quantité de chair que nous ajoutons à notre masse corporelle.

Cette chaleur est la vie.

Mais elle est aussi combustion. Elle est indissociable de la mort. La destruction est inhérente à sa nature.

Chacun de nous ressemble à un cercueil marchant sur deux jambes.

Comment prétendre alors que la mort vient nous surprendre ?

Chacun de nous porte en permanence son cadavre sur les épaules.

Les pensées naissent, éclosent et s’épanouissent dans notre tête. Puis elles s’étiolent et tombent… Les sentiments s’allument et s’enflamment dans notre cœur. Puis ils se refroidissent… Notre personnalité brise son cocon progressivement, dans une mutation continue d’une forme à l’autre. Spirituellement, moralement et physiquement, nous mourons à chaque instant.

Il serait pourtant plus exact de dire que nous "vivons", physiquement, moralement et spirituellement. Car il n’existe pas la moindre différence entre la mort et la vie. La vie est l’œuvre de la mort.

Les feuilles poussent aux branches de l’arbre. Elles se flétrissent, meurent et tombent. D’autres poussent à leur place. Puis d’autres encore… L’arbre est dans cette constante activité.

Le présent est aussi le cadavre du passé, indissociablement.

Me mouvoir, c’est être à la fois présent à un endroit et absent d’un autre. Ainsi seulement je progresse et me déplace, les choses progressant avec moi.

La vie n’est pas dans un état d’équilibre. Elle est tension-distension, lutte entre deux contraires. Elle est un essai sans cesse répété, sans cesse infructueux, de conciliation entre ces contraires, dans un ensemble de constructions fragiles qui ont besoin elles-mêmes d’être conciliées entre elles… Essai qui se répète une fois, une nouvelle fois, de nombreuses fois, indéfiniment, sans jamais réussir, sans jamais parvenir à un quelconque état de stabilité.

La vie n’est pas dans l’équilibre mort-vie. Elle est faite de l’affrontement et de la lutte entre ces deux éléments. Tantôt l’un prend le dessus, tantôt l’autre…

La vie est un état critique. Elle est tension.

Nous goûtons à la mort à chaque instant. Nous la vivons… Cela ne nous trouble pas, au contraire ! Par cette mort qui est en nous, nous sentons que nous existons. Nous nous conquérons nous-mêmes. Nous nous saisissons de notre être et nous en jouissons.

Cela ne nous suffit pas. Nous nous lançons dans un autre combat avec notre société. Nous pénétrons dans une mort et une vie d’un autre ordre, sur un plan plus large, là où s’affrontent des sociétés, des systèmes, de grands ensembles humains.

À travers ce combat de plus grande envergure, nous prenons progressivement conscience de ce que nous sommes : non seulement des êtres liés à une multitude de cellules qui naissent et meurent dans notre corps individuel, mais encore des êtres tributaires de groupes humains qui naissent et meurent dans le corps de l’entière société.

En nous, la mort survient à des niveaux supérieurs.

La mort est donc un événement persistant et tenace… un événement qui frappe l’homme en pleine vigueur et les sociétés dans leur prime jeunesse.

Elle fait partie de la trame de l’être humain. Elle est dans son corps, en la moindre pulsation de son cœur, aussi exubérant de santé soit-il.

La vie jaillit de la mort. C’est par elle qu’elle prend la forme que nous ressentons et vivons, car ce que nous ressentons et vivons est l’effet de deux forces conjuguées – l’être et le néant – qui agissent tour à tour sur l’être humain dans un va-et-vient de tension-distension.

Comment expliquer alors la stupéfaction qui nous frappe lorsque l’un d’entre nous vient à mourir ? Pourquoi cette nouvelle nous semble-t-elle étrange, absurde, incroyable ? Pourquoi restons-nous interdits devant l’événement, avec le sentiment d’être trompés par nos yeux, nos sens, notre raison ?

Ensuite, après avoir détourné notre regard et chassé de notre esprit tout ce dont nous avons été témoins, nous allons notre chemin. Nous n’avons accompli, pensons-nous, que notre devoir. Une politesse, une simple formalité. C’est chose faite et nous en sommes quittes.

Pourquoi ne prenons-nous pas au sérieux cet événement ?

Pourquoi trembler de frayeur lorsque nous y pensons ? Pourquoi cette consternation lorsque nous admettons ce qui s’est passé ? Pourquoi notre vie est-elle toute bouleversée lorsque nous tenons compte de l’événement et que nous le prenons en considération ?

En fait, il s’agit là de la seule fois où nous sommes témoins directs de la mort. La mort qui survient à l’intérieur de nous-mêmes, nous ne la voyons pas. Nous ne voyons pas les globules sanguins au moment de leur naissance et de leur mort, ni les cellules lorsqu’elles disparaissent, ni la lutte à mort entre les microbes et notre organisme.

Les cellules de notre corps sont invisibles au moment où elles périssent. Tout ce qui se passe en nous se déroule dans les ténèbres… Pendant ce temps, nous dormons sur nos deux oreilles ; notre cœur bat de manière rythmée ; notre respiration se poursuit, régulière et calme.

La mort s’infiltre à pas de voleur sous le manteau de la nuit. Elle passe sur nos têtes, blanchissant un à un tous nos cheveux, sans que nous nous en rendions compte. Elle rampe, empruntant le sillage de la vie.

L’arbre perd ses feuilles, l’une après l’autre. Mais il reste droit, toujours vert apparemment, toujours en pleine vigueur… jusqu’au moment où la bourrasque fait rage. Elle le déracine et l’abat en travers du chemin. Alors seulement apparaît son aspect lamentable et pitoyable, avec ses branches desséchées et nues, ses racines pourries, ses feuilles jaunies. C’en est fini ! Ce n’est plus un arbre, mais autre chose. L’arbre est devenu du bois.

Voila ce qui se passe lorsque, sous nos yeux, un homme tombe raide mort. Ce n’est plus un homme, apparemment… Un accident étrange, à ce qu’il nous semble, survenu à l’improviste, sans crier gare… Soudainement, l’homme n’a plus le moindre souffle de vie.

Et la raison de commencer à questionner :

Disparaîtrai-je moi aussi subitement, totalement, comme cet homme ?

Et comment, alors que je ne ressens absolument rien en moi qui laisse présager une telle fin ?

Comment cela peut-il arriver, alors que le désir bouillonne en moi, que je suis débordant de volonté ? Que dis-je ! Alors que je suis la plénitude même…

Comment la plénitude peut-elle se muer en vide, en gouffre béant ?

Moi ?!...

Moi qui englobe le monde d’ici-bas ? Comment disparaîtrais-je ainsi ? Comment pourrais-je être englouti par ce misérable monde ?

Moi ?!...

Moi… un mot chargé d’électricité, comme la lumière par laquelle toute chose est visible, mais qui ne peut être vue. Un mot supérieur à tout autre, au-dessus de toute vérité. Un mot par lequel les vérités sont ce qu’elles sont.

Un mot qui dépasse toute chose, qui me dépasse moi-même, car c’est lui qui me voit et me perçoit.

Un mot diffusant sur toute chose sa radieuse lumière…

Là où m’apparaît le déchirant spectacle d’un homme qui meurt, le Moi est là, en spectateur, dominant la scène, de même qu’il domine la nature avec ses lois et ses phénomènes.

Et ce Moi mourrait ?!...

Moi ?... c’est-à-dire ?...

Qui meurt ?

C’est une partie de moi-même. C’est l’un de ces spectacles qui, par millions, me traversent l’esprit. Et je mourrais moi aussi ? Comment ?

L’interrogation ne tarde à se changer en un atroce désarroi où la logique, prise dans l’engrenage de son autodestruction, se heurte à d’irréductibles aberrations.

D’où l’éternel problème.

L’énigme de la mort.

Une énigme surgissant de l’attitude de la raison lorsque celle-ci, du contact direct avec la mort, tire immédiatement la conclusion de sa propre mort, elle qui élabore, systématise, explique et éclaire toute chose.

Elle revient pourtant à la charge :

Non !...

Ceux qui meurent, ce sont les autres ! L’histoire entière ne dit rien de "ma" mort.

Les objets sont susceptibles de changement et de substitution. Ils naissent, se détériorent et disparaissent.

Ce sont les autres hommes qui meurent. Mais moi ? Ce Moi dont aucun précédent n’annonce la mort ?

Le Moi-sujet est d’une autre matière que tous ces "objets". C’est pourquoi je puis m’en emparer, les saisir, les comprendre. Mais m’emparer de moi-même, me saisir et me comprendre, cela m’est impossible.

Le Moi est hors de portée pour qui que ce soit, y compris pour moi-même. Il échappe aux lois et aux circonstances de la vie.

Tel est bien le cercle vicieux.

Une porte reste ouverte néanmoins, laissant entrer la philosophie et permettant à la réflexion de s’immiscer. Mais cette porte est étroite, très étroite. Elle donne sur des souterrains, pour la plupart sans issue, que la pensée entreprend d’explorer.

Aventure inquiétante, terrifiante ! Captivante pourtant !

Quoi de plus captivant en effet que la vie et le destin ?

D’où venons-nous ?

Où allons-nous ?

Et comment ?

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par Marc Chartier publié dans : L'énigme de la mort
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Jeudi 5 octobre 2006

CONTREBANDE


L’amour est un joli conte…

La mort en est l’auteur.

 

 

La vie est chaleur, combustion. Ayant pour trame la mort, elle couve en son sein la destruction.

Tout en marchant, nos corps se disloquent. À tout moment, quelque chose se désagrège de notre personne.

Chaque fois qu’elle est en pleine ardeur, notre vie, en même temps, se consume.

Le néant est enfoui au cœur même de l’existence. Il se cache dans nos corps, nos sensations, nos sentiments.

La peur, le doute, l’hésitation, l’angoisse, la paresse, la lassitude, l’affliction, le désespoir : autant de temps morts dans nos sentiments, des sensations portant la marque du néant et n’ayant d’autre explication que la faille inhérente à notre constitution. La faille est là. Nous la sentons. Nous prenons peur. Nous sommes inquiets, anxieux.

Nous nous penchons au-dedans de nous-mêmes pour scruter cette faille, quand bien même il n’y aurait rien de conscient dans cette introspection. Nous ne nous en souvenons qu’à l’instant où l’on nous annonce : Untel est mort !

Mort ?!... Comment ? Il était encore parmi nous hier soir, jusqu’à minuit. Comme c’est étrange !

Nous nous mordons les lèvres. Puis nous oublions tout, et nous retournons à notre vie routinière.

Cependant, au-dedans de nous, notre regard reste fixé sur cette faille. La même angoisse diffuse continue de nous étreindre.

Pour chacun d’entre nous, la mort crée un malaise, une interrogation. Elle est source de stupéfaction, d’angoisse, de frayeur.

Pour ce qui concerne l’univers, il en va autrement. Dans ce cas, en effet, la mort est une nécessité, un avantage, un bien. Lorsque, de loin, nous observons la mort et la vie à l’œuvre dans l’univers, elles nous apparaissent comme les deux éléments d’une même réalité. La mort semble être le complément de la vie. Elle ressemble au jardinier qui arrache les mauvaises herbes, qui égalise et bêche sa terre pour faire place aux petites pousses délicates et permettre à leurs fruits de percer.

Elle ressemble au peintre qui, d’un coup de pinceau, efface un trait de son tableau pour en faire ressortir un autre, meilleur que le premier. Elle ressemble à un créateur travesti en dévastateur. Elle abat le mur du corps, parce qu’au-delà du mur, sourd l’eau de la vie.

Essayez de vous imaginer notre monde sans la mort… depuis Adam ! Et cet entassement d’êtres créés qui ne mourraient pas ! Les hommes… les mouches… les grenouilles… la végétation… les vers… tout cela s’amoncelant, s’amoncelant encore, dans un amas sans cesse grandissant, jusqu’à obscurcir la face du soleil ! La vie ?... L’asphyxie plutôt !

L’être vivant n’aime que lui-même. Il aime le petit instant qu’il vit. C’est pourquoi il hait la mort.

La mort, pourtant, aime tous les instants. Elle aime le temps, l’avenir… Ainsi, tour à tour, les humains passent comme de la sciure au travers du crible de la mort. Sur leurs cadavres, d’autres s’élèvent, meilleurs que leurs devanciers. Et ainsi de suite…

Comme pour un montage, la mort manie les ciseaux, en déroulant le film de l’existence. Elle y découpe quelques brèves séquences de réalité.

La mort crée la réalité des choses inanimées ; celle aussi des êtres vivants.

Les choses inanimées sont limitées (c’est pourquoi l’œil peut les capter). Elles sont limitées en longueur, en largeur et en profondeur. Sinon, elles s’étendraient à perte de vue. Elles seraient insaisissables, inexistantes.

C’est leur finitude qui les fait être. Or, la finitude signifie la mort.

Êtres humains, animaux, plantes, minéraux, tous les êtres que renferme l’univers sont finis et limités. La mort les ronge de tous côtés. Elle les élague… En même temps, elle les met en relief et les fait exister. Elle les crée.

La mort est un avantage et un bien pour l’univers entier. C’est par elle que les choses existent et que les créatures sont brûlantes de sensibilité et de vitalité.

Mais elle est le pire des maux pour l’homme pris en particulier : pour toi… pour moi. Car nous sommes pour elle comme des taxes à payer pour la construction. Elle nous immole en holocauste sur l’autel de l’être.

Nous n’entendons rien à pareil sacrifice. Nous ne pouvons d’ailleurs rien comprendre, car c’est une monstruosité : un sacrifice qui signifie notre perte, notre mort !

Nous vivons au cœur de notre tragédie personnelle et nous voyons la mort comme un gouffre béant sous nos pieds. Nous nous cramponnons à tout ce que nous trouvons autour de nous : notre mère, notre épouse, nos enfants, nos amis.

Cette main que nous tenons, nous ressentons pour elle de l’affection, de l’amour, de la tendresse. Nous nous agrippons. Elle peut nous sauver du précipice qui dévale à pic devant nous.

Nous enlaçons la femme qui nous tend les bras en nous offrant son cœur et son corps, et nous dansons, comme un pont flottant au-dessus du fleuve du vide. Nous accourons vers elle pour tenter d’échapper au danger. Dans ses bras, nous ressentons la folie du plaisir et l’ivresse des sens. Nous avons l’impression de renaître, de ressusciter, d’échapper au destin.

Et nous mourons… après avoir semé notre propre image dans le corps d’une femme, après avoir passé en fraude une partie de notre être le long de ce joli pont de chair et de sang qu’elle nous a tendu, toute souriante.

L’amour dans son ensemble est un joli conte… dont l’auteur n’est autre que la mort ! Non seulement l’amour, mais encore les affections, les désirs, les craintes, les espoirs, les vagabondages de l’imagination, la pensée, l’art, la morale… Toutes ces valeurs sont redevables à la mort de leur existence.

Donnez-moi n’importe quel exemple de qualité morale, je vous montrerai que la mort y est sous-jacente.

La valeur du courage consiste en ce qu’il défie la mort.

Celle de la fermeté, en ce qu’elle s’expose à la mort.

Et ainsi de toute qualité morale : sa force est de faire front à un obstacle qui lui résiste. Par contre, elle s’écroule, entraînant avec elle son contenu, lorsqu’elle n’a plus, en face d’elle, aucune résistance.

L’artiste, le philosophe et l’homme religieux se tiennent tous les trois à la porte de la mort. Le philosophe tente de trouver une explication et l’homme religieux, une voie menant à la paix intérieure. Quant à l’artiste, il est en quête d’une voie conduisant à l’immortalité. Il cherche à laisser à la porte un enfant illégitime qui perpétue son nom : une œuvre musicale, une statue, un conte, un poème.

La mort… la surprenante mort nous crée tous.

Si nous étions immortels, nous ne ressentirions pas l’amour. Qu’est-ce, en effet, qu’aimer sinon s’agripper, s’accrocher à la vie avec frénésie, et tenter de la passer en fraude dans le ventre d’une mère, comme pour une contrebande de drogue.

Nous n’aimerions personne si nous étions immortels. Nous n’aurions aucune raison d’engendrer. Nous nous suffirions à nous-mêmes, n’ayant personne à aimer que nous-mêmes, sans besoin aucun de religion, d’art, de philosophie ou de morale.

Dans une société d’immortels, la morale n’aurait aucune justification. Elle est en effet ce béton armé avec lequel nous consolidons nos maisons délabrées et maintenons debout nos temples menaçant ruine. Si nous étions immortels, sans connaître ni maladie, ni mort, ni décrépitude, ni atteinte du mal, de quelle nécessité serait alors la morale ?

Tout ce qui est beau, bien ou bon dans notre société provient de cette faille : la mort.

Et de même pour tout ce qui est beau dans notre humanité.

Notre vie est inséparable de notre mort. Chacune est conditionnée par l’autre.

Pour être plus proches de la réalité, disons qu’il n’existe pas deux états - la vie et la mort -, mais un seul : le devenir qui, renfermant la vie et la mort, maintient leur mutuelle contradiction au fond de notre être.

État mouvant, palpitant du continuel passage de la vie à la mort et de la mort à la vie. État entretenant sans cesse et simultanément les deux germes : celui de sa croissance et celui de son anéantissement.

Aucune trêve entre les deux. Aucun équilibre. Mais un combat, une tension, une lutte sans merci, semblable à ce qui se passe en électricité lors de la jonction du pôle négatif et du pôle positif, à savoir un jaillissement d’étincelles ainsi qu’un dégagement de chaleur et de lumière. Chaleur de l’affection et lumière de la conscience qui s’emparent de l’esprit de l’homme engagé dans le combat entre les pôles négatif et positif de son être…

Dans ce combat, l’élément positif semble plus fort que le négatif. La vie semble dominer, progresser, vaincre.

Belles paroles que tout cela… mais qui, en fin de compte, n’enjolivent pas la mort à nos yeux.

Ces propos ne servent à rien. Ils ne constituent même pas des excuses pour les œuvres d’Azrâ’îl, l’ange de la mort, ces œuvres fussent-elles au profit de l’univers. Qu’avons-nous à faire avec l’univers ? Chacun de nous est, à lui seul, un univers. Et Azrâ’îl viole ce qu’il y a de plus sacré en nous : notre âme, la tienne, la mienne.

Le plus beau moment de la vie est celui où je dis : c’est moi qui ai fait, proposé, réalisé, inventé ceci ou cela. Moi… Oui, moi !

Dans mon existence, dans la tienne, il n’est rien de plus précieux que ce petit mot : MOI ! Comment imaginer alors de "je" mourrai ?...

Je puis causer la mort, tuer, me suicider.

Comment est-ce possible que la mort soit l’une des mes inventions et qu’en même temps, j’en sois l’une des victimes ?

Où est la véritable énigme ?

Est-ce la mort ?

Ou bien ce mot si court : MOI ?

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par Marc Chartier publié dans : L'énigme de la mort
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