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Marhaban !


Je propose ici, en traduction française, trois ouvrages de mon ami le Dr Moustafa Mahmoud (écrivain égyptien contemporain) :
- "Dialogue avec un ami athée"
- "Du doute à la foi"
- "L'Énigme de la mort"
Le troisième ouvrage est inédit en version française.
Quant aux deux premiers, ils ont fait l'objet, dans leur traduction française, d'une première édition à Beyrouth, il y a une trentaine d'années de cela. Malheureusement, sans que j'aie pu contrôler la relecture des épreuves et BAT (bons à tirer), de nombreuses coquilles sont apparues dans le texte.

Ces mêmes coquilles et erreurs ont été très souvent reprises dans des rééditions récentes réalisées à mon insu.

Je me suis évidemment efforcé de les rectifier ici.

Ce faisant, mon seul souci a été de proposer une traduction la plus fidèle et la plus honnête possible, par respect de la pensée de l'auteur.
Par amitié également.

Marc Chartier




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Jeudi 5 octobre 2006


MOI


De l’extérieur, le Moi a ses limites,

une hauteur que ne dépasse pas mon corps…

Le Moi intérieur n’a, pour le limiter,

ni hauteur, ni profondeur.



MOI…

Un mot magique, unique au monde.

Un mot qui est une mélodie.

Toute phrase qui le contient devient, par lui, utile et importante.

Tout sujet où il intervient devient le sujet de l’heure, parce qu’il s’agit alors de "mon" sujet à moi, de "mon" argent, de "mon" bien-aimé, de "mon" esprit, de "mon" cœur…

Mais qui suis-je, moi ?

Quelqu’un d’entre vous a-t-il jamais tenté de se poser cette question : Qui suis-je ?

  • Je suis Untel !

  • C’est-à-dire ?

  • Untel, fils d’Untel !

  • Oui, mais ?

  • Ce ne sont là que des mots, sans plus. Des symboles, des signes indiquant ce que je suis en réalité.

  • Bien ! Mais que signifie ce "en réalité" ?


C’est ici que commence l’énigme : QUI suis-je ?

J’essaie de saisir mon être, de le découvrir, de le scruter comme j’examine cet encrier devant moi. Et je constate qu’il s’agit d’un être sans fond, ouvert de l’intérieur sur des possibilités infinies. Je jette un caillou dans ce puits intérieur, mais je n’entends rien. Le caillou descend, descend toujours, vers des profondeurs sans fin.

De l’extérieur, le Moi a ses limites. Ma hauteur, par exemple, s’arrête à 1 mètre 70, une dimension que ne dépasse pas mon corps. Mais le Moi intérieur n’a, pour le limiter, ni hauteur, ni profondeur. Il est constitué d’une suite de profondeurs conduisant à d’autres profondeurs : des pensées, des imaginations, des sensations, des désirs ne finissant que pour recommencer, comme jaillissant d’une source intarissable ; des profondeurs en perpétuel changement, en transformation continuelle… Une partie de ce Moi émerge en surface pour constituer ma personnalité ; l’autre attend son tour, dans l’ombre.

Le Moi extérieur se transforme lui aussi. Au contact de la réalité, sa première écorce est arrachée. Une autre, issue de mon intellect caché, prendra la place.

Chaque fois que je capte un état de cette évolution et que je me dis : Voici mon Moi !, cet état ne tarde pas à m’échapper, pour être remplacé par un autre qui est, lui aussi, ce Moi.

Entreprise déconcertante !

J’observe le monde autour de moi, et je constate que j’y suis tel un canard flottant à la surface de l’eau : il nage, mais ses plumes ne se mouillent pas ; l’eau ne fait que glisser sur lui, comme s’il s’agissait pour lui d’autre chose, d’un élément étranger.

Je suis lié au monde et distinct de lui en même temps.

Il entre dans ma constitution par le logement, la nourriture, mes liens avec autrui. Mais il n’adhère pas à moi. Il éveille mes sentiments et suscite mon intérêt, un point c’est tout ! Ma relation au monde est à la mesure de cet intérêt. Mais dès que celui-ci s’estompe, je me sépare du monde comme le canard secouant l’eau de dessus ses plumes, une fois atteinte la berge.

C’est de mon propre gré que j’étreins le monde. Je lui consacre mon attention, ma personne. Je l’adopte et entretiens avec lui des relations d’amitié tant qu’il est… Moi ! Mais dès que s’évanouit cette relation égocentrique, je reviens vers moi-même.

Et pourtant, je ne suis pas à l’abri de la banalité de l’existence, de la déchéance où croupissent les humains.

Parfois, le monde extérieur se joue bien de moi pour m’absorber momentanément. J’exécute ce que me demande le rédacteur en chef de la revue où je travaille. J’accomplis ce que m’ordonne le directeur de l’hôpital où j’exerce comme médecin.

Je me plie à la routine de l’habitude, de la coutume, de la politesse. Je me perds en palabres inutiles. Je me dissimule derrière les problèmes quotidiens. Je me cache derrière les autres en disant : Que voulez-vous que j’y fasse ? On me demande de me comporter ainsi, comme tout le monde.

Dans des situations de ce genre, je me perds moi-même. Mon Moi m’échappe. Je deviens un objet parmi tant d’autres, comme cette chaise, cet arbre, ce livre. Je perds cette virginité qui me différencie de toute autre chose, qui me rend unique en mon genre, qui fait de ma personne un Moi : Untel, fils d’Untel.

Je ne suis pas conscient de ces moments-là. Ils semblent effacés de ma vie, comme des laps de temps réservés à la mort.

Ma liberté me torture. Dès que je choisis, je suis prisonnier de mon choix. Ma liberté se mue en servitude et en responsabilité. Une responsabilité dont je ne puis m’exempter à bon compte, car c’est devant ma conscience que je suis responsable, face au choix que j’ai fait.

Choisir : c’est le seul chemin qui s’offre à moi, inéluctablement, à chaque instant. Ne pas choisir, c’est encore choisir, d’une manière ou d’une autre, et je dois en payer le prix.

L’amour que je ressens me harcèle. Je voudrais posséder ma bien-aimée, l’assimiler à moi-même, accaparer sa personne, son esprit et son corps. Je voudrais qu’elle devienne… Moi ! Or c’est impossible, car elle aussi possède son Moi propre. Elle aussi est une personne libre, au même titre que moi.

Nous pouvons nous enlacer, confondre nos lèvres dans un baiser, partager nos vérités et nos secrets en des moments de radieuse félicité. Mais ensuite, chacun de nous deux va son chemin, emportant avec lui son secret.

Tout ce que nous pouvons faire, c’est ouvrir nos fenêtres sur l’extérieur. Mais il nous est impossible de déménager pour aller habiter une autre demeure.

Notre esprit est un mystère, et notre personne, un saint des saints.

Tagore nous dit que Dieu poste tous ses soldats à la porte de notre demeure intérieure, mais qu’Il ne permet à aucun d’entrer, car cette demeure est sacrée. Dieu l’a interdite à qui que ce soit. Il l’a créée libre comme l’oiseau sur la branche.

Qu’y a-t-il derrière la porte ?

Qu’y a-t-il au-dedans de moi ?

Une volonté ! Une volonté infinie, n’ayant d’autre limite qu’elle-même. Une volonté libre, créatrice, inventrice, spontanée, jaillissant naturellement. Je la perçois sans la connaître ; je l’assume sans la comprendre, parce qu’elle m’échappe chaque fois que je tente de la cerner, comme le sommeil me fuit dès lors que je cherche à le sonder et à l’analyser… C’est peut-être dû au fait que la volonté est première, plus que ne le sont la raison et la réflexion pour lesquelles elle ne peut être objet. C’est au contraire la raison qui est l’objet, la servante de la volonté, un moyen pour elle d’atteindre ses buts.

Je veux ! Et la raison me justifie l’objet de ma volonté, non le contraire.

Tout est soumis à la volonté. Tout est secondaire par rapport à elle.

Lorsque je crée et invente, quand je ressens que je me crée moi-même en même temps que j’invente mes pensées et mes valeurs, lorsque je découvre le monde et que je fabrique des raisonnements, j’ai le sentiment de pousser le monde devant moi, comme une charrette… Aux heures où la mort fait son œuvre en moi, lorsque je tombe dans le précipice de l’habitude, de la monotonie, de l’imitation servile, des convenances et de la routine, ma volonté se dérobe. Je sens alors que c’est le monde entier qui me pousse, comme une charrette, devant lui.

Je sens que la volonté de mon cheval peut me faire dévier de mon chemin et changer d’itinéraire.

Je sens que l’œil de mon voisin m’incommode, tel le Regard divin.

Rien de plus imposant en ce monde que la volonté.

La situation financière, le milieu et l’hérédité n’éliminent pas la volonté. Jamais ils n’effacent la liberté. Ces circonstances influent toutefois sur la volonté, sur la manière qu’elle a de s’exprimer.

C’est seulement au moment de l’action qu’un combat s’engage entre moi et la situation qui me conditionne. Autrement, chacun des deux adversaires que nous sommes a une existence indemne de toute contamination.

Je suis libre. Ma liberté est une réalité, au même titre que toutes les circonstances qui créent mon environnement.

Mais qu’est-ce que la volonté ?

Il ne se trouve pas de mots pour la décrire ou l’analyser, parce qu’elle les surclasse tous. Elle les renferme et les surpasse tous. Toute description la concernant apparaît comme défectueuse… Il en va d’elle comme de l’amour : elle se vit ; elle ne se décrit pas.

C’est ce qu’affirmait le mystique Abû l-Barakât al-Baghdâdî, « Rien de plus manifeste qu’elle ; rien de plus caché. »

La meilleure manière de la connaître, c’est de la mettre en pratique, car elle est la clé magique à l’aide de laquelle nous pénétrons l’univers entier.

Et pourtant, moult questions continuent de nous venir à l’esprit :

  • la volonté existe-t-elle dans le temps ?

  • palpite-t-elle comme le cœur ?

  • croît-elle comme le corps ?

  • est-elle sujette à la succession des instants ?

  • cesse-t-elle comme les états d’âme ?

  • se propage-t-elle comme la lumière et l’électricité ?

  • se diffuse-t-elle comme la chaleur ?

Autant de questions débouchant sur une autre énigme : celle du temps.

Qu’est-ce que le temps ?

Est-ce le mouvement de l’aiguille indiquant les secondes, les minutes et les heures ?

Est-ce l’heure officielle donnée par l’horloge de l’université ?

Est-ce la liste des chiffres, publiée par l’observatoire, qui indique les heures du lever et du coucher de soleil ainsi que celles de la prière rituelle ?

Ou bien quelque chose d’autre, un temps que chacun d’entre nous vit pour son compte, au-dedans de lui-même, et sur lequel il règle son existence ?

Avec ce lot de questions, nous parvenons à une zone où la brume s’intensifie et où la vue devient difficile.

Il nous faut donc chercher en profondeur.

Des feuilles au tronc, du tronc aux racines, nous descendons, fixant notre attention sur ce qui se trouve sous l’écorce et le bois : la sève qui monte dans les plantes, répandant en elles la vie.

L’anatomie des mains et des pieds ne nous intéresse plus. Nous commençons à étudier le mouvement comme tel. Nous cessons de mesurer la force musculaire pour ne plus nous occuper que de la seule volonté.

Nous sommes parvenus au bloc moteur où est situé le carburateur, source de toute l’énergie.

Et là, dans l’ombre, s’entrechoquent les idées, les théories et les doctrines…

sommaire

par Marc Chartier publié dans : L'énigme de la mort
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Jeudi 5 octobre 2006

LE TEMPS


L’heure de l’horloge t’indique un temps inexact.

Le temps véritable qui est le tien,

cherche-le dans les battements de ton cœur,

dans les frémissements de ta sensibilité.


Tout, en ce bas monde, court à perdre haleine.

Le soleil se lève et se couche.

Les astres évoluent dans leur sphère céleste.

La terre a un mouvement de rotation sur elle-même.

Les vents soufflent dans les quatre directions.

Les torrents dévalent du haut des montagnes.

Les sources jaillissent des entrailles de la terre.

Plantes, animaux et humains, tout est en perpétuel mouvement.

Les atomes des minéraux suivent leur orbite à une vitesse vertigineuse.

Les phénomènes naturels traduisent tous un mouvement : l’électricité, le son, la lumière, la chaleur… L’univers entier se dilate comme une bulle de savon ; il envahit toute portion de l’espace.

La matière est en état d’expansion, d’oscillation et de mouvement. D’où l’affirmation d’Einstein : la matière est pourvue d’une quatrième dimension en plus des trois que nous connaissons, à savoir le temps, le temps lié à l’espace, l’espace-temps.

La matière est semblable à l’animal, avec sa hauteur, sa largeur, son épaisseur, son âge. La durée est l’une de ses composantes. Le temps intervient dans la texture de la matière comme dans celle de l’être vivant.

Mais qu’est-ce que le temps ?

Est-ce l’heure indiquée par l’horloge de l’université ? le calendrier accroché au mur ? la table chronologique des saisons et des jours ?

Nous nous souvenons encore de l’avertissement du surveillant lors de l’examen, au terme de l’année scolaire : « Il vous reste une demi-heure ! »

Nous nous remémorons le trouble que nous ressentions lorsque nous comparions la feuille des questions et celle de nos réponses, et que nous fixions la montre dans la main du surveillant : « Il vous reste une demi-heure ! »

Cela ressemblait pour nous à une condamnation à mort, ou au contraire à une remise en liberté.

Pour tel ou tel d’entre nous, la demi-heure était très courte, plus courte qu’une demi-minute, parce que, devant lui, la copie était encore toute blanche… parce qu’il continuait à chercher et à se torturer l’esprit.

Pour d’autres au contraire, ce temps était long et fastidieux, plus long qu’une demi-journée, parce que leur devoir était terminé.

Et pourtant, c’était bel et bien un même temps qu’indiquait la montre du surveillant, mais chacun de nous l’interprétait à sa façon. Chacun avait des minutes sa propre appréciation, différente de celle des autres.

La clé de l’énigme est là !

Le temps n’est pas séparé de nous comme le sont cet arbre, cet encrier, ce livre. Ce n’est pas un ressort à l’intérieur d’une montre. Il fait partie de nous-mêmes.

Chacun de nous a son temps propre.

Ce sont nos affections et nos préoccupations qui nous donnent l’heure vraie. Ce sont elles qui rallongent, raccourcissent ou mesurent avec exactitude le temps.

Nos joies font de nos heures de brefs instants.

Nos souffrances font de nos instants des moments interminables, longs et pesants comme des années, si ce n’est davantage.

Notre appréciation de la vitesse et de la lenteur ne dépend pas de l’horloge, mais de ce que nous ressentons en nous-mêmes.

L’horloge nous indique un temps inexact. Et de même pour le calendrier qui divise notre vie en jours, mois et saisons. Ou encore pour l’histoire qui la divise en passé, présent et futur. Notre vie et notre temps intérieur sont inséparables.

Notre vie est un long et perpétuel « maintenant », accompagné d’un continuel sentiment de présence. C’est à travers ce présent que nous en venons à connaître le passé… Lorsque, dans l’instant que nous vivons, nous avons souvenance de quelque événement, nous avons recours au mot « passé ». S’il s’agit d’un sentiment d’expectative, nous utilisons le mot « futur ». Mais toutes ces sensations sont elles-mêmes du « présent ».

Il est illusoire de vouloir diviser le temps en passé, présent et avenir, car ces trois « instants » s’interpénètrent comme la nuit et le jour qui pointe à l’horizon.

Il revient à l’attention de donner une spécification à l’instant dans la perception que nous en avons.

C’est elle qui souligne d’un trait certains de nos sentiments, certaines de nos sensations, de telle sorte que nous imaginons nous arrêter un instant. Mais il n’y a en fait aucune pause. Nous vivons dans un état de perpétuelle effervescence intérieure, sans la moindre interruption.

Le temps extérieur, celui des montres et des réveille-matin, est un temps menteur et trompeur, car il nivelle tous les instants. Il les réduit à de simples chiffres sur un cadran.

Une heure… deux heures… trois heures : une aiguille qui bouge, rien de plus ! Un déplacement de quelques millimètres sur le cadran, des positions différentes… Cela n’a rien à voir avec le temps.

Le temps véritable est au-dedans de nous. Il est ce remous continuel où un instant n’équivaut jamais à un autre, qu’il soit petit, grand ou insignifiant.

Il ne se répète jamais, parce que tout instant renferme simultanément le présent et la totalité du passé. À tout instant vient se greffer un nouveau surplus d’expérience et de vie, si bien que la vie elle-même ne peut se répéter. Elle croît sans cesse, comme le fleuve dont les eaux grossissent, jamais semblables à deux moments successifs.

Le monde au-dedans de nous-mêmes est très différent de ce qu’il est à l’extérieur.

Le monde extérieur est multiple, divisé en parties séparées et attenantes les unes aux autres. Nous pouvons y discerner des unités qui se répètent.

Au-dedans de nous, il en va tout autrement. Le monde intérieur est en perpétuelle ébullition. Aucun instant n’y ressemble à un autre. Une impression ne se répète pas deux fois. Les moments n’y sont pas ajoutés les uns aux autres. Ils se suivent, se succèdent, mais en s’interpénétrant dans une unité indivisible, à savoir notre vie.

Il y a donc deux sortes de temps : un temps extérieur qui nous apparaît comme une succession d’instants (lever et coucher du soleil, midi et après-midi, heures et minutes) et un temps que nous percevons intérieurement sous la forme d’une effervescence caractérisée par la durée, la permanence et la continuité.

Nous percevons le temps extérieur par notre intellect. Nous le connaissons grâce à l’analyse, à la mesure et au calcul. Nous le traduisons au moyen de chiffres.

Quant au temps intérieur, nous le percevons directement, sans aucun intermédiaire, dans une exploration intime de notre être.

Voilà pourquoi nous affirmons que le temps intérieur est le vrai temps, où la vérité nous apparaît dépouillée, sans intermédiaire ni aucun symbole.

Cette perception est identique à celle que nous avons du mouvement. Lorsque nous levons le bras, nous sentons le mouvement que nous lui donnons. Notre perception est intérieure, directe, sans la médiation du regard. Mais celui qui nous observe de l’extérieur a besoin, lui, de suivre des yeux les mouvements de notre bras. Il doit, avec son intellect, analyser ces mouvements pour en conclure que nous levons le bras.

Notre connaissance est supérieure à la sienne, car nous savons directement ce qui se passe en réalité.

C’est grâce à une telle connaissance que nous avons découvert le temps, notre temps véritable.

Mais notre vie n’est pas vécue entièrement dans ce temps véritable. Nous ne vivons pas toujours au-dedans de nous-mêmes. Nous vivons aussi en société. Nous sortons, nous nous mêlons aux autres, nous échangeons des services, nous commerçons, nous parlons, nous prenons, nous donnons…

Il nous faut donc nous soumettre à l’autre temps, celui des heures. Nous sommes astreints à des rendez-vous, liés à des lieux de rencontre.

Nous cherchons ce qui nous est commun en vue de nous comprendre mutuellement, et pendant ce temps, nous perdons l’essentiel.

Les coutumes, les traditions et les préjugés éliminent la pureté originelle qui est en nous. Ils détruisent le Moi profond où réside notre mystère, notre vérité…

Nous entrons dans la cohue, après avoir revêtu une identité empruntée aux coutumes et façons de faire, en vue d’épater la galerie.

Avec le temps, prend forme en nous un Moi social vivant de préjugés, d’habitudes héréditaires et d’aspirations banales qui n’ont rien de personnel.

Ce Moi superficiel et bavard consacre tout son temps aux condoléances, aux félicitations, aux politesses, aux congratulations, à des mesquineries. Il use sa vie dans des relations futiles semblables à ces moyens de communication qui vous conduisent de porte à porte, mais sans relier entre eux les cœurs.

Ce Moi insignifiant est autre que le Moi profond dans lequel nous pénétrons lors de moments de solitude lorsque, nous découvrant nous-mêmes, nous parvenons à la connaissance de ce que nous sommes en vérité.

Le Moi superficiel est rigide comme un corps. Ce sont les instincts et les contraintes sociales qui le régissent.

Il ressemble à ces lieux d’aisance pour l’esprit où nous venons déverser notre fainéantise, notre anxiété et notre ennui. Nous y tuons le temps avec de stupides et banales occupations : nous grignotons des pépins, nous jouons au trictrac… Notre vie durant, nous oscillons entre ce Moi superficiel et notre Moi profond, dans un perpétuel va-et-vient. Le temps des heures nous accapare une grande partie de notre journée, pris que nous sommes par nos fonctions ou nos occupations machinales et routinières.

Mais peu nombreux sont les moments de lumière où nous vivons intérieurement, dans l’intensité de notre temps véritable. Moments d’ivresse que ceux-ci… Nous sommes alors rayonnants de bonheur, ou bien tremblants d’angoisse. Puis la curiosité et le bonheur nous envahissent. Et nous accédons à la vérité et à la pureté de notre être.

Rares sont les expériences personnelles où nous faisons une telle découverte.

La première est celle de l’amour, lorsque nous découvrons la femme qui bouleverse notre vie, quitte à chambouler nos façons de faire et de penser. Notre existence est changée du tout au tout, au point d’apparaître comme une vie nouvelle et merveilleuse.

Autre cas : l’expérience de l’art, quand l’inspiration s’empare de nous. Nous avons l’impression de comprendre ou de nous représenter le monde sous un autre jour, et nous entreprenons alors d’écrire, de chanter, de peindre, de déclamer notre poème.

Troisième expérience : celle de la contemplation, d’un profond sentiment de piété… Moment de clarté intellectuelle et mystique à travers laquelle nous acquérons une vérité nouvelle sur nous-mêmes, sur les humains qui nous entourent, sur le monde.

Il y a finalement le temps de la découverte que nous faisons, dans notre laboratoire, d’un des secrets de la nature, source pour nous d’étonnement et d’émerveillement.

Toutes ces découvertes nous font sortir du temps banal et monotone qu’est celui des heures. Elles nous entraînent vers les profondeurs de notre être, vers notre temps véritable où tout est nouveau, pur, étonnant, merveilleux… source d’une joie et d’une curiosité sans limites.
par Marc Chartier publié dans : L'énigme de la mort
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Jeudi 5 octobre 2006

L’AMOUR


La concupiscence

est signe de ton appartenance à l’espèce humaine.

Elle te révèle ta sexualité.

L’amour, lui, révèle ton âme, ton Moi.

Lorsque concupiscence et amour

ne créent en toi qu’insatisfaction sur insatisfaction

vois-y une invitation secrète

à te tourner vers ton Bien-aimé véritable.


Je t’aime !

Des mots délicieux qui nous troublent et nous donnent le vertige.

Le temps, l’espace, notre raison, notre cœur, notre langage… tout en nous perd ses assises. Tout se disloque lorsque nous disons : « Je t’aime ! »

Les mots ne sont plus alors d’aucune utilité. Ils font place à un silence éloquent et expressif.

Le temps et l’espace s’estompent dans une semi-inconscience où les instants interrompent leur enchaînement pour se fondre en un profond sentiment d’ivresse, de bonheur et d’euphorie.

L’ivresse peut être de courte durée. Ce seul instant, pourtant, se mue en éternité. Grâce à l’amour qui le rend éternel, il reste à jamais présent à l’esprit. Il continuera plus tard, de longues années durant, à accompagner celui qui l’a vécu, comme une ombre qui le suit tout au long de sa vie. Il l’envahit, consciemment ou, pendant le sommeil, sous forme de rêves ou d’hallucinations. Il adhère à lui, de l’intérieur. Impossible dès lors de s’en séparer, malgré le flot de paroles et les mille et une occupations futiles qui peuplent chacune des journées. Pour celui qui l’a vécu, cet instant fait partie de lui-même. Il vit de sa vie. Il meurt de sa mort…

Dans l’amour se produit entre nous une communication de loin supérieure à celle des corps. La porte du réel est grande ouverte, permettant un contact entre deux intimités, entre les qualités et les sentiments de chacun des deux amants.

Une harmonie naît ainsi entre les pensées, les personnalités et les sensibilités.

En cet instant, les deux êtres s’imaginent ne faire plus qu’un. Plus aucun voile, celui de l’égoïsme y compris, ne les sépare. Ils sont unis par une même cause, dans une commune pensée.

Toutefois, cet instant est fugace, car l’épaisseur de la réalité s’interpose à nouveau entre les deux amants. Ils se préoccupent de ce qui les séparera encore l’un de l’autre : souci du temps et de l’heure toute proche, du rendez-vous qui prend fin, du moment qui contraint chacun à retourner à son travail ; souci de la distance qui les séparera, chacun devant regagner son chez-soi ; souci du corps qui les enferme l’un et l’autre dans un être indépendant, fait de chair et de sang ; souci de la société qui les absorbe et exige d’eux des engagements et des obligations ; souci du passé qui survient, compagnon gênant, à tout moment…

Nous ne vivons pas seuls. Il y a les autres, et tous nous disputent notre liberté, notre pain, notre vie.

Dans la foule, nous disparaissons. La réalité détruit nos rêves. Elle nous entraîne dans le tourbillon de sa ridicule monotonie : manger-boire-dormir… Nous n’y échappons que pour nous y perdre à nouveau. Et notre vie se passe dans la grisaille d’une routine où jamais nous ne nous retrouvons nous-mêmes… Impossible de goûter à l’amour, de le connaître.

Le mariage peut donner lieu à une vie idiote et tranquille. Nous rencontrons notre femme exactement comme nous pointons au registre des présences au bureau. Une signature chaque nuit pour prouver que nous sommes fidèles au rendez-vous… une vie sexuelle sans la moindre affection profonde, notre femme n’étant rien d’autre pour nous qu’une femelle pour satisfaire notre besoin… La servante, ou n’importe quelle autre femme, pourrait la remplacer et nous n’en ressentirions aucun manque, aucune perte !

La concupiscence n’est pas l’amour.

Elle est de loin inférieure à l’amour. C’est un désir, lié à la sauvegarde de l’espèce, qui n’a rien de personnel. Elle est une relation entre deux natures et non entre deux personnes. Une relation de masculinité-féminité…

Par elle, l’individu ne se révèle pas lui-même. Il manifeste uniquement son espèce et sa sexualité.

L’amour inclut le désir charnel, mais l’inverse n’est pas vrai. Par l’amour, tu ne démontres pas uniquement que tu es un mâle, mais également que tu es Untel, que tu as choisi telle femme et que tu ne veux l’échanger pour nulle autre.

Les mots « Je t’aime » sont les plus intimes, les plus beaux dans la vie d’un homme. Pour lui, ils ne sont pas de simples mots, mais une fenêtre de laquelle il découvre sa vérité et son mystère.

Une vie sans amour est une vie sans âme ; une vie désolée, stupide, privée d’enthousiasme, de saveur et de joie ; une vie faite d’un déferlement de désirs qui s’épuisent et meurent de dégoût, d’ennui, de déception.

Une vie sans amour est un exil.

Le plaisir de la chair ne te comble pas. Il n’étanche pas ta soif. Il ne peut remplacer l’amour.

C’est uniquement un moyen pour fuir, pour te faire oublier tes préoccupations et t’en débarrasser.

Comme le vin, le jeu et la drogue, il porte à l’inconscience, à l’épuisement, à l’abrutissement.

Seul l’art peut se substituer à l’amour parce que, comme lui, il pénètre le cœur. Comme lui, il met à découvert notre Moi profond. Il est la boussole qui nous guide vers des moments de plénitude. Il nous informe sur les trésors et les secrets qui gisent en nous.

Les œuvres d’art portent la marque du germe d’immortalité que l’homme qui les crée porte en lui. Les moments impérissables qu’il vit portent la marque de l’éternité qu’il porte en son cœur.

L’amour plus profond que tout amour, seuls l’expérience mystique et le sentiment religieux peuvent le faire naître dans le cœur. C’est en effet la religion qui ramène l’homme à la Source d’où il provient. C’est elle qui s’empare de l’homme trébuchant dans le temps et l’espace pour l’élever vers les cieux de l’éternité. Seul l’Amour est capable de cela, le sommet de l’amour où l’homme, dans le culte qu’il rend à Dieu, s’anéantit lui-même et renonce à ce bas monde par désir de son Créateur.

L’amour de l’homme envers une femme, son amour de l’art, son amour de la beauté, que sont-ils sinon les pas du guide secret qui nous achemine vers Dieu, vers l’unique Être aimé qui ait droit à notre amour ? Ce sont les étapes d’un voyage nous conduisant jusqu’au terme de l’étape finale.

Progressivement, l’homme découvre que les objets de son amour n’ont pas d’existence véritable. La rose se fane, le soleil disparaît au couchant, la femme vieillit, la nouveauté en art finit pas s’user.

Il se rend compte que la femme ne possède pas la beauté qu’il voit en elle, car cette beauté se flétrit avec la vieillesse. Ce n’est pas « sa » beauté, mais uniquement un dépôt qui lui est confié et qui est ensuite restitué.

L’ardeur du désir s’assouvit.

L’affection s’attiédit.

L’homme tourne alors son amour vers une autre femme. Et une fois encore, c’est l’échec, le dégoût, l’ennui…

Il ne peut être prisonnier des bras qui l’enlacent. Son amour exige davantage. Aussi, après en avoir franchi et dépassé les limites, il se tourne vers les valeurs de l’art, du beau, du bien, de la justice, de la vérité… ces idéaux au seuil desquels il découvre qu’il est, de toute la force de son amour, en quête de Dieu.

Dieu est l’Être unique en lequel s’incarnent toutes ces valeurs infinies.

Dieu est l’Illimité face au limité.

Finalement, l’homme trouve ici la réponse à l’énigme qui l’a si longtemps angoissé : « Pourquoi ai-je été créé ? Quelle est la raison de mon existence ici-bas ? »

Maintenant, il sait qu’il a été créé pour parvenir à la vérité sur lui-même, pour connaître son Dieu.

Le sol de son existence n’est rien d’autre qu’un champ où il a été semé avec toutes ses potentialités pour que celles-ci s’épanouissent, fructifient et se réalisent, virtualités qui sont cachées au tréfonds de sa personne comme le germe dans le grain de blé.

L’homme se voit doté d’une volonté grandiose qui est mal à l’aise et se débat dans l’enveloppe corporelle où elle est confinée. Il ne peut marcher que lentement, un pas après l’autre. Il ne lui est permis de vivre qu’une vie fractionnée, instant par instant. Et à chaque pas, à chaque instant, les œuvres qu’il accomplit sont la marque de son passage.

Qui es-tu ?

Que veux-tu dire ?

Qu’as-tu l’intention de faire ?

Qu’y a-t-il au fond de ton cœur ?

Chaque jour, l’homme doit remplir la feuille d’examen et répondre à ces éternelles questions pour découvrir ce qu’il cache au-dedans de lui et réaliser son Moi.

L’amour de lui-même, l’amour qu’il porte à une femme, son amour du prestige et du pouvoir le conduisent de déception en déception, de dégoût en dégoût, de frustration en frustration… jusqu’au jour où brille en lui l’amour de la Vérité qui lui indiquera le chemin vers le seul Être absolument parfait.

Son amour croît en profondeur jusqu’à devenir culte et prière. Il progresse sur la voie du retour vers la Source des lumières.

Désormais, l’homme ressent qu’il a eu accès à son être véritable et qu’il a appris à connaître son Dieu. Il connaît son but et la voie pour l’atteindre.

Il sait que les tourments, les peines, les frustrations et les désespoirs qu’il a endurés n’ont pas été vains, car toutes ces souffrances furent les signes qui lui montrèrent le chemin et lui révélèrent son identité véritable. Elles furent pour lui une boussole et un guide dans l’océan des ténèbres.

C’est ainsi que Dieu a créé la vie.

L’homme est une merveille de contradictions.

Voué au néant, il renferme un être immortel.

Condamné à mourir, il recèle un vivant.

Serviteur, il a en lui un cœur libre.

Lié au temps, il renferme l’éternité.

Son amour, son art, sa réflexion, sa santé, sa maladie, son corps, son anatomie, tout en lui trahit une constitution contradictoire.

Tout ici-bas l’enchaîne. Il est prisonnier de son corps comme d’une camisole de force. Ces liens toutefois ne l’empêchent pas de nourrir au fond de lui-même ce qu’il saura imposer aux circonstances. Il fond le fer, aplanit les montagnes, creuse les tunnels, lance une fusée de plusieurs tonnes sur la lune, lui, petit corps gélatineux fait de chair et de sang !

Il se couche, en proie à la maladie, à la paralysie, au désespoir. Et voici qu’uni à une femme, il engendre un enfant exubérant de santé.

Où donc, dans la maladie, se cachait cette vitalité ?

Il semble faible, peu rusé. Une balle d’un millimètre l’abat comme un chien. Mais avant de mourir, il a encore la force de pousser un cri qui détruit l’édifice de tout un système.

D’où sort cette voix ? D’où émane cette pensée ? D’où jaillissent ces sentiments ? D’où provient le bouillonnement de telles forces illimitées ?

Son anatomie révèle une matière qui peut être pesée et mesurée, une matière soumise au temps.

Mais sa conscience révèle une autre matière, un autre temps de la vie humaine, différent du temps des heures et des minutes, un temps qu’il peut librement raccourcir ou rallonger, à son gré. Par l’amour, l’inspiration poétique ou l’expérience mystique, cette conscience s’approfondit à certains moments, débouchant sur une vérité plus étrange encore.

Un troisième horizon se présente à l’homme, à l’intérieur de lui-même.

Le temps, ici, n’intervient pas et les instants ne disparaissent plus. Instants de plénitude, ils sont impérissables, s’imposant sans discontinuité à la conscience, accaparant toute l’affection.

Que sont ces instants ?

Sont-ils la brèche débouchant sur le secret de l’homme ?

Et quel est ce secret dissimulé ?

Est-ce l’esprit ?

Qu’est-ce que l’esprit ?


L’esprit est liberté.

La liberté est l’essence même de l’homme et de son esprit.

Essayant de comprendre ce qu’est cette liberté, nous nous approcherons de la compréhension de ce qu’est l’esprit…

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par Marc Chartier publié dans : L'énigme de la mort
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Jeudi 5 octobre 2006

LA CORDE RAIDE


Le fétu de paille sur le fleuve est ballotté par les flots.

La branche de l’arbre est agitée par le vent.

L’homme est seul à mouvoir sa volonté.


L’évidence est ce qu’il y a de plus beau en ce monde. Un monde inondé de soleil, où tout peut être vu, entendu, pesé, mesuré, goûté, analysé, déduit.

Tout ce qui y advient a une cause.

Une fois connue la cause d’un fait, celui-ci peut être reproduit. Tout se déroule selon un parfait enchaînement de cause à effet.

Prenez une feuille de papier et un crayon. Vous pouvez mesurer avec précision le moment où le soleil se lèvera et quand il se couchera, parce que le « mouvement » de cet astre obéit à une loi.

Tout ici-bas se meut selon une loi.

Sauf l’homme !

Car l’homme chemine comme il l’entend.

Lui seul est un être libre et rebelle qui peut se révolter contre sa nature et les conditions de son existence. Il s’affronte au monde. Il se bat contre lui.

Prédire son destin est chose impossible, à quelque moment que ce soit.

Ce qui se passe dans le for intérieur de l’homme, dans le secret de son cœur, n’est soumis à aucune loi. En nous-mêmes, point d’enchaînement de cause à effet.

Nous éprouvons un désir, nous nous enthousiasmons et passons à l’acte. Mais les trois maillons de cette chaîne ne sont pas reliés d’une manière inéluctable. Il est possible à l’homme de se dérober à tout instant. S’il juge bon de détourner le regard, son désir s’éteint, son enthousiasme se refroidit et le but visé est abandonné. La chaîne est rompue.

Pour quelle raison ?

Aucune !

Pourquoi ?

C’est comme ça !

Il ne veut plus, un point c’est tout !

Sa volonté est à elle seule une raison qui n’a pas besoin de raison. Nulle part ici-bas, hormis chez l’homme, ne se trouve une telle liberté, cette possibilité d’échapper au « Il faut ! C’est nécessaire, obligatoire ! » Seul l’homme se crée lui-même, par lui-même. Il naît chaque jour à nouveau. Il évolue. Il se forme. Sa personnalité change et évolue.

Sa volonté s’impose constamment. Elle se délie de tout engagement, aussi longtemps qu’elle le désire.

C’est pourquoi aucune prévision n’est possible, car tout instant apparaît comme nouveau, non relié à l’instant précédent.

Rien ne peut empêcher l’homme de nourrir des pensées secrètes. Il est l’unique créature à avoir l’entier contrôle de ses rêves.

Mais cette liberté inviolable et affranchie de toute entrave à tôt fait de se heurter à la réalité concrète lorsqu’elle affronte celle-ci pour la première fois, au moment de passer à l’acte.

Notre volonté, certes, est libre tant qu’elle reste dans la conscience et l’intention. Nous pouvons désirer, rêver et souhaiter ce que nous voulons. Mais ça se complique sérieusement au moment de la mise en pratique, lorsque nos désirs cherchent à se réaliser de facto. Ils doivent se débattre avec les limites auxquelles ils sont astreints, et en premier lieu le corps… notre corps qui nous enveloppe comme une camisole de force, qui nous harcèle de ses contraintes et de ses besoins, qui nous demande à manger et à boire pour survivre. Pas moyen de se soustraire à ses demandes… Il nous faut gagner notre pain, nous éreinter dans la course à l’emploi, lutter pour vivre. Et nous y perdons une part de notre liberté !

Pas d’autre solution pourtant. Nos désirs ne peuvent s’expliciter sans l’intermédiaire du corps. Notre corps est l’instrument de notre liberté, et par là, il l’enchaîne.

Bien plus, les autres sont eux aussi, dans leurs activités corporelles, des instruments pour nous. Nous profitons de ce que fabrique l’ouvrier, de ce que sème le paysan, de ce qu’invente le savant, de ce que produit l’écrivain, autant de fruits du travail et de la liberté d’autrui.

Les postes, les communications, l’électricité, l’eau, les industries, les sciences, les connaissances, tout ce que produit la société est un immense dispositif mis à notre service.

Lorsque quelqu’un prend le train, il utilise la liberté de milliers de travailleurs, inventeurs et ingénieurs qui, durant de longues années, ont travaillé pour lui pour qu’il soit servi en temps et en heure. En contrepartie de cet avantage, il paye un impôt prélevé sur sa liberté.

La société n’est pas seule à lui réclamer son dû. Il y a aussi l’univers entier, l’attraction terrestre, la pression atmosphérique, les océans, les forêts avec leurs animaux et leurs oiseaux, les cieux avec leurs planètes… L’homme est encerclé et sa liberté, harcelée de toutes parts. Un accord avec l’univers entier est donc inévitable.

C’est grâce à cet accord qu’en permanence, il conquiert sa liberté. Par ce contrat, il « chevauche » le monde comme il monte un cheval de race.

Il tient compte de l’orientation des vents pour tendre sa voile. Ainsi il peut utiliser le vent comme monture et le mettre à son service. Ayant remarqué que le bois est plus léger que l’eau, il s’en sert comme d’un matériau pour construire son embarcation et il peut alors utiliser également l’eau comme monture.

Et de même lorsqu’il note le profit qu’il peut retirer des autres en marchant dans leur sens. C’est de cette manière qu’il les met de son côté et qu’il gagne leur aide.

La société, tout ici-bas fait pression sur l’individu et sa liberté. Mais la raison peut toujours convertir cette pression en intérêt, en avantage et en liberté car sa clairvoyance lui fait découvrir les lois qui relient entre elles les choses.

L’homme vit ballotté entre deux mondes : celui de ses désirs et de ses caprices qui sont libres, inconstants et illimités, et le monde matériel environnant qui est compact, limité, prisonnier de ses lois.

Une seule voie s’offre à l’homme : connaître ces lois.

Sa liberté ne peut tracer son chemin sans tenir compte de la science. Sinon, elle ne serait qu’un simple vouloir extravagant, une pure intention, un rêve, un espoir emprisonné.

La liberté telle que l’entendent les existentialistes est tout juste bonne à inventer un conte, un poème, une chanson, une sculpture, un roman d’amour ou une histoire de meurtre. Mais elle n’est ni efficace, ni réaliste.

La différence entre servitude et liberté tient à si peu : un mince fil sur lequel l’homme danse et vacille. S’il tombe au-dedans de lui-même, il se perd dans ses utopies, ses rêves et ses espoirs. S’il tombe du côté du monde extérieur, il se perd dans l’engrenage du temps ; il est emporté par la routine, par les us et coutumes ; il est absorbé par la société.

À condition d’ouvrir les yeux sur le monde qui l’entoure, il peut sauver sa liberté et sauter sur le fil en faisant de grands bonds en avant.

Son chemin est étroit et bordé de dangers. La mort le guette de tous côtés.

Il lui faut étudier le terrain autour de lui, avec ses creux, ses bosses et ses ornières. Il doit évaluer les forces qu’il a en réserve pour savoir comment les diriger et en tirer profit.

Son sort est lié à ce mince fil sur lequel il marche : d’un côté, le monde extérieur ; de l’autre, ses désirs personnels, dans toute leur versatilité.

S’il se recroquevillait sur lui-même pour chercher refuge auprès de ses désirs et de ses rêves, il mourrait comme meurt la rose détachée de sa branche. Il deviendrait esclave de ses passions et prisonnier de ses instincts. S’il se fondait dans la société, soumis aux autres comme un mouton, ce serait encore la mort. Il perdrait sa personnalité.

Pour l’homme, le salut est représenté par cette mince corde, là où se déroule le combat entre lui-même et le monde, entre ce qu’il recèle au-dedans de lui et le monde extérieur… là où ses désirs affrontent les réalités d’ici-bas, cent fois par jour.

Que l’homme tienne compte à la fois de son Moi et de la réalité objective : son salut est à ce prix.

Qu’il tienne les yeux ouverts sur son monde extérieur et attentifs à ce qui se passe alentour, que son comportement soit sans cesse alimenté par cette batterie à deux pôles, il pourra alors se conquérir lui-même, maîtriser le monde et devenir un être libre.

Mais conquiert-il vraiment sa liberté ?

Sa liberté est-elle sans limites ?

Les circonstances extérieures sont-elles les seules à exercer une influence sur lui ?

Peut-il prétendre être libre dans ses choix et n’être assujetti à aucune force supérieure qui lui fixe son avenir et son destin ?

Ou bien sa liberté est-elle, dans le meilleur des cas, une liberté limitée, relative ? Bref, une liberté « humaine » ?


Liberté ou prédétermination ?

Où nous situons-nous dans cet éternel dilemme ?

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par Marc Chartier publié dans : L'énigme de la mort
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Jeudi 5 octobre 2006

LIBRE ?


L’homme est libre dans le domaine de ce qu’il connaît.

Il ne l’est pas dans le domaine de ce qu’il ignore.


Question épineuse et embarrassante que celle-ci.

Suis-je ou non libre de mes choix ?

Mon intuition me dit à tout instant que je suis effectivement libre, alors que, dans le même temps, la vie concrète m’impose mille et une sortes de contrainte et de coercition.

Qu’en est-il exactement ?

Est-ce moi qui choisis ma vie ?

Ou bien la vie qui choisit pour moi ?

J’ai pris l’habitude, chaque fois que j’aborde ce sujet dans mes articles, d’opter en faveur de la liberté, et immanquablement, les lettres des lecteurs m’assaillaient d’un flot d’objections.

J’ai donc pensé, cette fois-ci, aborder le sujet d’une manière dialectique et le présenter sous forme de dialogue socratique. Je commencerai par la problématique telle que se la représentent mes lecteurs dans leurs lettres et leurs questions. Cela me servira de point de départ pour coller le mieux possible à leur attente et à l’idée qu’ils se font du problème.


Commentant ce que j’écrivais, Ahmad Nâjî Sharaf al-Dîn affirme dans une longue lettre :

  • Il y a six mille jours que je vis et je ne sais pas encore pourquoi je vis, ni où je vais.

Vingt-trois années d’une sempiternelle rengaine : dormir-me réveiller, boire-manger, me taire-parler, aimer-me quereller… Les jours reviennent, les années passent… Ma vie s’écoule sans que je sache qui je suis, ni pourquoi je suis né, ni où je vais.

Je cours sans cesse après un lendemain. Je vis d’espoir. Je finirai bien, me dis-je, par atteindre ce à quoi j’aspire. Je m’améliorerai. Je me tournerai, repentant, vers mon Seigneur. Je mettrai par écrit les pensées qui ont agité si longtemps mon âme…

Mais l’avenir ne se réalise jamais et lorsqu’il survient, il devient présent. Je me remets donc à chercher un nouveau lendemain.

Au temps où j’étais à l’école primaire, j’aspirais à rentrer en secondaire, en culotte longue et les cheveux bien en ordre. Je voulais collectionner les bouts de craie pour les lancer contre les mouflets du jardin d’enfants avoisinant notre école, comme faisaient avec moi les élèves de l’école secondaire d’à-côté… Le jour où mes souhaits furent réalisés, je fus déçu. L’espoir avait perdu son caractère merveilleux et son charme s’était évanoui. Je commençai donc à regarder vers un autre avenir. L’espoir me prit de devenir fonctionnaire, comme Sayid Afandî qui habitait chez mon oncle. Je me voyais, un journal sous le bras, discutant de politique internationale. Ou bien assis, les jambes croisées, en train de jouer au trictrac… Et il en fut ainsi. Quatre années s’étaient à peine écoulées que j’étais fonctionnaire. Je goûtai l’amertume que ressent tout fonctionnaire et que Sayid Afandî dissimulait sous sa jaquette et son sourire contrefait. Ce fut une nouvelle déception. L’espoir avait une nouvelle fois perdu de son merveilleux. Je n’étais plus le même. Du monde simple qui était le mien, j’étais transporté dans celui de la fonction publique, avec son lot de flatteries, d’hypocrisie, de mensonges.

Le premier du mois, je touchai ma première paye : sept livres ! J’étais alors à Assiout, à plusieurs centaines de kilomètres de chez moi. Je commençai à ressentir l’ennui. Mes espoirs s’étaient envolés.

Impossible de m’asseoir à la terrasse d’un café. Ou d’organiser mon temps pour l’étude. Mon admission à l’université était désormais irréalisable.

Mes libertés s’étaient rétrécies au point de presque disparaître. Il ne me restait plus que celle de gagner mon pain, de quoi vivre au jour le jour.

Où donc est cette fameuse liberté dont vous nous rebattez les oreilles et dont vous remplissez vos articles ?

Suis-je vraiment libre ? Et comment, alors que je n’ai que le suffisant pour vivre ? Je suis tout juste bon à une seule chose : aller de la maison au bureau, et du bureau à la maison !

Comment puis-je me marier, vivre, continuer à enseigner, rester en bonne santé ? Comment jouir de toutes ces libertés, alors que mon avenir est réduit à néant ?

Il ne me reste plus qu’une seule liberté : celle de mettre fin à mes jours… pour autant que vous admettiez que cela aussi soit une liberté ! »



Samîr Zakî Sûryâl (faculté de Droit du Caire) m’écrit :

  • Si nous sommes libres, que signifient alors la loi, la morale, les religions, la civilisation ?

Ce ne sont en réalité que des obstacles à notre liberté.

La loi m’empêche certaines choses.

La morale m’en interdit d’autres.

Les religions suscitent en moi la peur d’autres choses encore tout en me liant à un certain nombre de préceptes, d’ordres et d’interdits.

À cause de la civilisation, je suis pris dans l’engrenage famille-maison-usine-machine, etc. Réglé comme une horloge, je suis tenu à des horaires : coucher à telle heure, lever à telle heure…

La vie autour de nous n’est qu’entraves sur entraves.

Où donc est cette liberté dont vous parlez ?



Muhammad Abd al-Qâdir me provoque en ces termes :

  • Où donc est votre liberté ?

Avez-vous choisi votre date de naissance ?

Et votre père ? votre mère ? votre religion ? votre patrie ?

Avez-vous choisi votre aspect extérieur, votre taille, votre poids ?

Et le régime économique dans lequel vous vivez ?



Abd al-Ra’ûf (licence en philosophie) me fait part de son raisonnement suivant :

  • Je serais libre si j’étais Dieu… ou le monde… car il n’existerait alors plus rien en dehors de moi auquel je serais soumis et assujetti.

La liberté parfaite requiert qu’il n’existe plus rien que moi-même, car tout me limite : les autres, la nature, les contingences de la vie. Une telle liberté est impossible.

Je ne suis donc libre que dans la mesure des moyens à ma disposition pour réaliser cette liberté.

Ma liberté est paralysée, infirme.



Abd al-Fattâh Salîm affirme qu’il n’a aucune liberté de choix, qu’il est condamné à être ce qu’il est et à faire ce qu’il fait. Il se demande ensuite :

  • Si je suis ainsi prédestiné, forcé et contraint, comment Dieu peut-Il me juger ?

Comment peut-Il me châtier, me récompenser, me rétribuer ?

Où est ici la Justice divine ?



Finalement, Ahmad al-Alfî en arrive à la conclusion qu’il est libre. Mais il se demande comment, puisque Dieu intervient pour lui apporter secours et assistance. N’y aurait-il pas, dans cette intervention divine, une violation de la liberté humaine ? Comment concilier cette liberté et la Providence divine ?

  • Comment sommes-nous libres, alors que tous nos actes dérivent d’un Ordre divin imposé à nous de toute éternité ?

C’est Dieu qui nous crée et qui crée nos actes. Lui seul agit… Pas d’autre dieu que Lui et nous ne sommes que les instruments de sa Volonté.



Par ces lettres et ces interrogations, les lecteurs cernent de tous côtés l’éternel dilemme : l’homme est-il, oui ou non, libre de ses choix ?

Ils fourbissent leurs armes et leurs arguments pour me réfuter. Ils font chorus pour me lancer à la face leurs critiques.

Cela suffirait déjà à prouver leur liberté, car chacun d’eux s’est forgé sa propre opinion, sans dépendre de mes livres et de mes articles, sans être tributaire de mon point de vue.

Mais venons-en à leurs objections. La majorité d’entre elles, il faut le dire, tournent autour d’une même point : les entraves à notre liberté qui nous sont imposées de l’extérieur.

Certaines dépendent de notre hérédité : notre nom, notre sexe, notre religion, notre patrie. Comme notre corps, elles nous sont imposées dès notre naissance.

D’autres sont dues à notre milieu : le cadre naturel, la chaleur, le froid, les intempéries, les microbes, les maladies, l’entourage humain.

D’autres enfin sont de notre invention, telles que les lois, les mœurs et les systèmes politiques.

Toutes ces entraves, en fin de compte, nous enchaînent. Elles laissent si peu de place à notre initiative, ce qui fait dire à Abd al-Ra’ûf :

  • La liberté est impossible.

Sinon, une seule voie s’offrirait à elle : que tout, autour de nous, disparaisse et s’anéantisse. Que je devienne unique et solitaire, sans associé. Comme Dieu ! Que les choses et les autres hommes ne soient rien pour moi. Que je sois un Moi pleinement libre et n’ayant à affronter nulle opposition, de quelque sorte que ce soit…



Notre lecteur oublie que la liberté perd tout son sens dès que les oppositions s’effondrent autour d’elle. Que je ne rencontre aucune résistance autour de moi, que je possède toute chose en tout temps, cela signifierait une absence en moi de tout manque. Je serais absolument parfait… Dans la mesure où ils émanent de besoins, mes souhaits et mes désirs n’auraient plus aucune raison d’être.

Le désir et l’opposition étant réduits à néant, la liberté perdrait toute signification. Elle deviendrait une poursuite vide de sens, privée de tout objectif. Elle ne serait plus rien.

Le problème de la liberté est toujours soulevé dès qu’un désir ardent se heurte à un obstacle sur son chemin. La liberté s’affirme en renversant l’obstacle et en le déblayant de devant la volonté.

Sous cette forme dialectique, la liberté se révèle telle qu’elle est réellement.

Quant à l’homme solitaire, devant lequel les contingences et les oppositions auraient disparu et autour duquel tout serait réduit à néant… l’homme qui serait devenu tout-puissant et renfermerait le monde en lui… l’homme qui serait devenu un dieu, de quoi aurait-il besoin ? On ne voit pas ce qui pourrait résister à sa demande, de telle sorte que sa liberté ou sa non-liberté puisse faire l’objet d’une question. Qu’en serait-il de l’affrontement où la liberté s’affirme en vérité ?

Un être semblable ne connaîtrait ni changement, ni désir. Nul besoin de manger ou de boire. Il ne croîtrait pas, ni ne grandirait en âge, ni ne mourrait. Il ne naîtrait pas !

Sa vie serait faite de silence et d’éternité, dans un monde où temps et espace n’auraient aucune consistance. Pour lui, la « liberté » désignerait tout autre chose que celle que nous connaissons et dont nous parlons ici-bas.

Que pourrait-il souhaiter qu’il n’ait déjà ? Il n’aurait besoin de rien et se suffirait à lui-même.

La liberté dont nous parlons communément est un mot propre à l’homme. Il n’a de sens que par l’existence des obstacles, des oppositions et des situations dont les lecteurs se plaignent et contre lesquels ils protestent si violemment.

C’est précisément cette sphère de déterminisme, à eux imposée, qui donne un sens à leur liberté. Elle ne la détruit pas, contrairement à ce qu’ils pensent. En effet, la liberté s’exprime en bravant les circonstances de la vie, en ébranlant les résistances et en renversant les obstacles.

Pour qu’il y ait acte libre, l’homme doit rester au contact de son milieu de vie et des circonstances concrètes. Faire de l’homme un dieu, c’est supprimer en lui toute liberté.

 

Autre question importante : les oppositions disparaissent-elles avec le temps ? Les obstacles reculent-ils, l’un après l’autre, sous la pression de la volonté et de la détermination de l’homme ? Ou bien notre vie entière est-elle une voie sans issue ?

Oui, les obstacles reculent. La science progresse. Elle maîtrise la chaleur, le froid, les vents, les eaux, les conditions atmosphériques. Les lois et les systèmes évoluent vers un mieux toujours croissant.

Nous y voyons une preuve concrète et manifeste de la liberté humaine.

Appuyez sur le bouton électrique de votre chambre, la lumière se propage et les ténèbres sont vaincues.

Ne voyez-vous pas que ce simple acquis scientifique a accru votre liberté ?

D’autres acquis identiques se comptent par milliers. Vous en bénéficiez constamment : lorsque vous mettez le pied dans un tram ou que vous entrez dans un cinéma ; lorsque vous lisez un livre ou que vous parlez au téléphone.

Toute chose vous crie à l’oreille que la liberté existe vraiment. Haletante, l’histoire va de l’avant pour vous certifier que vous êtes libre. Dans l’espace, les satellites artificiels proclament : Qui cherche trouve ! La voie est ouverte à la volonté humaine. Le destin n’est rien d’autre qu’un moyen pour la liberté de se découvrir et d’affirmer son existence.


L’un des lecteurs pousse les hauts cris : « Suis-je libre, alors que je possède à peine de quoi vivre ? »

Il pose là le problème de la liberté selon son acception sociale, en sous-entendant qu’il n’y a point de liberté pour qui ne dispose pas du nécessaire vital et que la liberté croît à mesure qu’augmente ce nécessaire.

Il faut alors se demander : quel est ce nécessaire requis en abondance ? Est-ce une table garnie de viandes, de pain, de riz et de fruits ? Est-ce un réfrigérateur pour conserver ces aliments ? Est-ce une automobile à la disposition de chacun d’entre nous pour faire ses courses ?

S’il en était ainsi, une ample provision du nécessaire n’entraînerait pas un accroissement de liberté. Elle entraînerait plutôt sa perte, car l’homme serait alors au service de la nourriture, et non le contraire. L’homme perdrait son temps, son énergie et sa réflexion pour s’assurer l’abondance matérielle. Il serait en définitive esclave de cette abondance. Il perdrait sa liberté… Mais si l’on entend par nécessaire ce qui est suffisant pour vivre, alors oui, on se trouve face à un véritable problème, car lorsque l’on n’a pas son pain quotidien, la liberté est également inexistante.

Mais lorsque le pain est assuré en suffisance, ce qui est dans les limites du possible, la recherche de superflu ne représente pas un gain pour la liberté. Bien au contraire !

Gandhi était le plus libre des hommes. Et pourtant, il marchait nu-pieds. Il possédait en tout et pour tout un métier manuel à filer la laine, une sacoche avec quelques dattes et une chèvre dont il buvait le lait.

Ainsi furent Muhammad, Jésus… tous les grands hommes libres qui ont façonné nos libertés et changé le cours de l’histoire.

Avoir ce qui est suffisant pour vivre est une condition de la liberté. Rechercher davantage, c’est devenir esclave du ventre, de même que se soumet à la servitude des passions celui qui passe son temps à courir les femmes.

Notre lecteur n’a donc pas le droit d’arguer du fait qu’il possède juste le suffisant pour vivre pour protester : « J’ai perdu ma liberté ! Où est ma liberté ? »

Vous êtes libres tant que vous trouvez ce qui vous suffit pour vivre. Tout surplus n’a rien à voir avec la liberté. C’est un esclavage.

 

Venons-en maintenant à l’objection prétendant que la morale, la loi et les préceptes religieux sont des obstacles à la liberté.

Cette objection ne tient pas, car lesdites prescriptions sont comparables aux feux réglant la circulation. En l’absence de ces derniers, les voitures se carambolent, causant un arrêt de la circulation… et la perte de liberté pour chaque conducteur.

Les prescriptions religieuses ont pour finalité d’assurer le maximum de liberté, non d’y faire obstacle. Sans elles, point de liberté et la société se transforme en une jungle où les hommes s’entre-dévorent et se massacrent.

Lorsque vous imposez des limites à vos passions, vous gagnez en liberté. Vous devenez maître de vous-même, et non l’esclave de l’instinct qui, parfois, vous fait perdre la tête.

L’homme courageux, par exemple, est plus libre que le couard ou l’écervelé. L’homme généreux l’est davantage que l’avare ou l’insolent. L’homme patient, davantage que l’anxieux.

Le jeu, la boisson, la drogue et la débauche sexuelle ne sont pas de vraies libertés, mais, à des degrés divers, des formes de suicide, d’atteinte à la vie et de perte de liberté.

Toute atteinte à la loi naturelle est le contraire d’un choix véritable.

Nous le savons tous : pour être plus libres quand nous nageons, nous devons choisir de nager avec le courant, non à contre-courant.

Lorsque, pour la première fois, l’homme a exposé au vent une hélice, il s’est aperçu que celle-ci tournait. Il a pu ainsi construire des moulins à vent grâce auxquels il a mis la nature à son service. Il a donc gagné en liberté. Maintenant, il installe des turbines dans les chutes d’eau pour produire de l’électricité.

De tout temps, la liberté a été liée à la découverte des lois naturelles et à leur mise en pratique, non pas contre elles, mais dans leur sens. C’est le cas notamment pour la découverte des lois physiologiques et psychologiques de l’être humain. Pour aller dans le bon sens, leur application doit intégrer les contraintes morales, le respect d’autrui ainsi que les exigences de la religion et de la loi civile.


Quant au lecteur qui me défie en ces termes : « Avez-vous choisi votre aspect extérieur, votre taille, votre poids ? », je lui répondrai que je n’ai évidemment rien choisi de tout cela. Je n’y vois d’ailleurs aucune entrave à ma liberté. Ce sont, au contraire, des instruments de ma liberté.

Pour atteindre ses buts, la volonté utilise en effet le corps comme instrument. Le corps est une entrave uniquement en cas de maladie, car il devient alors une prison. Mais Dieu nous a gratifiés d’une raison pour vaincre nos maladies, avec la médecine préventive et chirurgicale. Chaque jour, nous progressons en ce domaine.


L’éternelle énigme demeure cependant, concernant la relation de l’homme à Dieu.

Comment l’homme peut-il être libre alors qu’il dépend d’un Ordre divin et que tous ses actes sont soumis au Décret de Dieu ? Comment, par suite, peut-il être jugé si ses fautes lui sont imposées par ce même Décret ?

C’est tout le mystère du prédéterminisme. Les religions conseillent de ne pas s’y fourvoyer, car la réponse ne peut venir qu’au prix d’une découverte ou d’une inspiration intérieure, par la voie du cœur et non de la raison, à partir de la foi du croyant et non des doctrines philosophiques. La raison n’est ici d’aucune utilité, et la philosophie d’aucun secours.

Le cœur doit être limpide, les sens doivent être affinés pour que le voile s’éclipse et que l’homme puisse voir, avec l’œil de la clairvoyance et non avec ses yeux humains, au-delà de la prison du réel soumis à l’enchaînement causal.

Une réponse totale à l’énigme repose en effet sur la connaissance de la relation de l’esprit à son Créateur. Or celle-ci nous fait défaut.

On peut néanmoins en dire quelques mots, pour indiquer la voie à suivre.

C’est vrai, l’homme est libre, mais d’une liberté créée, c’est-à-dire décrétée pour lui par Dieu. Il est, en quelque sorte, condamné à la liberté, contraint d’opérer des choix.

D’où sa situation intermédiaire. Il n’est pas libre comme Dieu, de manière absolue, et il n’est pas contraint et prédéterminé comme l’est la matière aveugle.

Lorsque nous affirmons que le feu dévore le tison, nous parlons d’un rapport de nécessité inéluctable. Il est inévitable que le feu consume le bois. Aucune responsabilité n’est ici engagée. La matière est totalement enchaînée par de tels déterminismes.

L’homme, quant à lui, n’est pas contraint de cette manière. Mais il ne détient pas non plus une liberté absolue comme celle de Dieu. Il occupe une position intermédiaire.

Il est libre dans le domaine de ce qu’il connaît.

Il ne l’est pas dans le domaine de ce qu’il ignore.

Plus précisément, il est et n’est pas libre de ses choix, indissociablement. C’est ce que nous appelons la « liberté humaine »… Il est responsable dans une certaine mesure, sans l’être de façon absolue.

Pour émettre son verdict, le juge prend en considération les circonstances, les motifs, les incitations et les pressions psychologiques. De là, il allège ou aggrave la sentence qu’il porte.

C’est ainsi que procède le Juge éternel auquel rien n’est caché. L’homme portera cependant la responsabilité de ses actes, car le rang qu’il occupe n’est pas celui de la matière aveugle.

Dieu n’ordonne pas à l’oppresseur de commettre l’injustice. Il connaît toutefois les méfaits dont celui-ci se rendra coupable, car rien n’échappe à sa Science.

La prescience divine n’est pas la contrainte.

Dieu nous a donné la liberté en sachant de toute éternité ce que nous en ferions.

Il nous a dit qu’Il « ne modifie rien en un peuple avant que celui-ci ne change ce qui est en lui ».

Il dit encore à son Prophète : « Pas de contrainte en religion ! »

En aucun cas Dieu n’intervient ni ne veut intervenir dans les cœurs pour les contraindre à ce qui ne serait pas de leur nature. Ce serait incompatible avec le caractère sacré de la liberté qu’Il a voulue pour eux.

La liberté est donc une réalité.

Parce qu’elle est voulue par Dieu, elle est à la fois nécessité et libre arbitre.

Par un effet de la Miséricorde divine, l’âme reçoit une assistance conforme à sa nature.

Tout homme est aidé en vue de ce pour quoi il a été créé.

L’intervention divine n’est donc pas incompatible avec la liberté humaine. Au contraire, elle la conforte.

Toutes les situations que rencontre l’âme facilitent à celle-ci l’expression de ses composantes essentielles ainsi que la réalisation d’elle-même, en bien ou en mal.

Comment telle personne est-elle créée par Dieu pour être injuste, et telle autre, pour respecter la justice ? L’interprétation de cette différence relève de la Volonté absolue de Dieu de laqu