LE SOMMEIL
Lorsque vous dormez
vous vous transformez en arbre.
Durant le sommeil, un interrupteur se ferme à l’intérieur du cerveau. L’obscurité se fait. Sombrant dans l’inconscience, on perd sa personnalité et on se transforme en arbre. On devient une plante rudimentaire, un organisme où seules les fonctions vitales – circulation du sang, respiration, sécrétion, digestion – continuent leur activité naturelle. Le corps est étendu, immobile, en tout semblable à une plante poussant en terre : la sève circule, les cellules s’accroissent et assimilent l’oxygène.
Moment étrange durant lequel le corps sombre dans l’abîme de la fatigue et de l’inaction. Il ne peut plus être l’expression de l’esprit et de ses sublimes idéaux. Il est en congé… Il retourne des millions d’années en arrière pour vivre de manière rudimentaire, tel un végétal. Une vie de repos ne demandant aucun effort.
Le secret de la mort est caché dans l’énigme du sommeil. Dormir, c’est être à mi-chemin de la mort. Durant le sommeil, en effet, la moitié supérieure de l’homme meurt. Sa personnalité meurt. Sa raison meurt. Il est réduit à une vie aussi élémentaire que celle de l’éponge ou de la mousse. Il respire et croît inconsciemment, comme si son esprit s’en était allé.
Il fait la moitié du chemin vers la mort qui le réduira en poussière, et il revient un million d’années en arrière.
La raison retourne à sa source cachée et la personnalité consciente, à sa source naturelle qui, telle la sève au cœur de l’arbre, agit en secret. L’homme retrouve, à l’état brut, les éléments naturels dont il a été façonné : son corps, fait de glaise, de matière… la partie inconsciente de son être.
De l’avis des poètes, les heures du jour sont superficielles, car les couleurs étincelantes qui brillent alors détournent l’attention. Par contre, les heures de la nuit sont d’une profonde intensité, car la nuit dissipe ce voile étincelant. Brisant les chaînes qui retiennent captive l’attention, elle permet à celle-ci de pénétrer au cœur des choses.
Je pense pour ma part que les moments de somnolence sont les plus intenses qui soient, parce qu’ils écartent un autre voile : celui de l’accoutumance.
La somnolence dissipe l’habitude que j’ai des choses, de telle sorte qu’elles m’apparaissent comme étranges et étonnantes. Parfois, alors que, dans un demi-sommeil, je regarde autour de moi dans ma chambre, j’en arrive à me demander : « Mais… où suis-je ? »
Je ne reconnais plus mon lit, mon armoire. Ce n’est plus « ma » chambre.
Moment intense que celui-ci. La raison sort du cadre de ses limites habituelles. Elle se libère de l’habitude, de ses jugements ordinaires. Elle reconsidère ce qui l’entoure pour émettre d’autres jugements, plus libres que les premiers. L’inspiration se fait plus vive.
C’est dans un moment identique que les prophètes recevaient leur inspiration. La Révélation leur parvenait alors qu’ils étaient dans un état intermédiaire entre la somnolence et l’inconscience.
Ce fut aussi le cas de Newton lorsqu’il découvrit la loi de la gravitation universelle. Regardant, d’un œil à demi endormi, une pomme tomber de l’arbre, il sentit qu’il y avait là un phénomène inusuel et que la pomme ne pouvait « tomber » de l’arbre. C’est la terre qui devait l’attirer.
Tous les inventeurs, compositeurs, poètes ou penseurs connurent la fécondité de l’esprit en un moment pareil, cet instant critique où disparaissent l’accoutumance et l’habitude pour faire place à l’émerveillement face à la vie. En un éclair, l’esprit se trouve en présence de certaines questions entièrement nouvelles qu’il ne se serait jamais posées s’il avait été pleinement éveillé et parfaitement connecté à la réalité.
La différence entre le prophète et le génie tient, dans un moment comme celui-ci, au champ de vision qui se découvre à l’un et à l’autre.
Le prophète ressemble à un récepteur de télévision équipé d’un million de canaux. Son champ de vision est immense. Il a une grande capacité réceptrice. Il peut capter des images de la planète Mars sur un écran panoramique, car il bénéficie de l’assistance de moyens divins.
Le génie ressemble, lui, à un petit appareil à transistors captant à grand-peine la station du Caire, parce qu’il n’a pour toute ressource que la faculté de concentration de son esprit. Or ce dernier peut voir juste, comme il peut aussi se tromper.
Mais prophète et génie nagent côte à côte dans l’océan des vérités.
Le sommeil est en fait un éveil des profondeurs de l’homme, de ses fonctions essentielles. La circulation sanguine, la respiration, la digestion, l’assimilation et la sécrétion fonctionnent normalement. La destruction cellulaire s’interrompt pour faire place à la création et à la croissance. Le phénomène de combustion survenant de jour s’apaise.
Certains désirs, plus profondément enracinés en l’homme que ceux apparaissant de jour, se manifestent.
Tous les instincts s’éveillent et entrent en action, influençant les rêves, mettant en scène leurs caprices sous forme de symboles obscurs que seul leur auteur est en mesure de déchiffrer.
Le sommeil entre ensuite dans une phase plus profonde, celle du sommeil pesant. Toute sensation, même les rêves cessent. Phase de ténèbres, d’anéantissement, dans un abîme extrêmement profond, dans un espace d’où la vie est absente. La conscience, le temps et l’espace s’estompent. Dix heures passent en un clin d’œil. Leur durée n’est nullement ressentie, comme si le fil de la vie s’était tout à coup rompu, à la manière de ce qui se produit lorsque nous arrêtons une bande d’enregistrement et que nous la faisons fonctionner à nouveau, à notre gré, pour laisser la parole suivre son cours.
Bien étrange est le déroulement du temps durant le sommeil.
C’est un temps autre, différent de celui des heures. Il se peut qu’un rêve renferme les événements d’une année entière, avec tous les détails (amour, mariage, divorce, crime, etc.). Et pourtant, il ne dure pas, montre en main, plus d’une seconde.
Parfois, c’est le contraire qui se produit. Quelqu’un peut dormir dix heures d’affilée, avec l’impression que l’aiguille de la montre n’a bougé que de quelques minutes.
Le temps se libère des liens de l’heure durant le sommeil. Il est soumis à une autre évaluation, celle de l’imagination qui allonge ou rétrécit la durée en fonction de l’abondance des événements et des désirs qui la peuplent.
Ce temps est le fruit de l’invention et de la création du dormeur. Il est purement subjectif.
Le dormeur est semblable à l’auteur d’un conte créant à sa guise le temps de son récit. Il vit dans l’irréel, n’ayant pour toute embarcation que celle de sa fantaisie, manifestant sans retenue ses désirs, dans une liberté absolue frôlant les limites de l’absurde.
La plupart de nos rêves ne sont qu’absurdités sur absurdités relevant de la pure chimère.
Et pourtant, nous les vivons comme nous l’entendons, alors que nous dormons.
Le sommeil est le genre de vie le plus économique, car la dose de glucose et d’oxygène dont l’organisme a besoin pour rester en vie est alors de loin inférieure à celle nécessaire en période d’éveil.
L’homme qui vit cent ans en faisant alterner temps de sommeil et temps d’éveil pourrait vivre trois fois plus s’il passait tout ce temps à dormir.
La matière du sommeil est bon marché. Durant ce temps, en effet, l’homme s’approche de sa condition originelle. Il retrouve le mécanisme chimique qui, dans les cellules de son corps, est lié au premier stade de la vie.

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