LA TÊTE DE LA FOURMI
Même la rose
possède une intelligence
Écoutez ! Ce n’est pas une plaisanterie.
Il y a une intelligence dans la rose.
Dans l’épi de blé.
Dans le chêne, quand bien même l’intelligence en question serait aussi peu délicate qu’est massif le tronc de cet arbre.
Le mouvement de l’héliotrope qui se tord pour se tourner vers le soleil ne diffère pas beaucoup de celui de l’abeille voletant vers les prés pour butiner son nectar, ni de celui, conscient, de l’homme qui, défiant le danger, s’élance dans les airs pour une noble mission.
Il existe entre les trois un lien vital, un enchaînement continu. La seule différence est une différence de degré.
Aussi élémentaire soit-il, le mouvement de l’héliotrope est le fruit d’une intelligence.
Mais qu’est-ce que l’intelligence ?
C’est la faculté de se comporter en s’adaptant au milieu.
En quelques mots très simples, c’est la faculté d’adopter, à tout instant, l’attitude la mieux appropriée à la vie.
C’est ce que fait la fleur lorsqu’elle tourne ses feuilles vers la lumière : son mouvement dénote une intelligence.
L’intelligence n’est donc pas une nouveauté pour l’homme. Elle existe chez tous les êtres vivants. L’unique différence est que l’être humain dispose de moyens plus abondants pour adapter son comportement et poursuivre les buts qu’il se fixe. Comme il est une créature complexe, il possède des organes variés dont chacun a une fonction spécifique bien définie : deux mains, dix doigts, une langue pour parler, deux yeux pour voir, deux oreilles d’une grande acuité auditive, un épiderme très sensible, un nez pour sentir…autant d’organes à la disposition de la raison.
L’homme est un animal féodal possédant dix mille hectares d’aptitudes et des immeubles entiers de nerfs et de sens très affinés.
Mais il se fait injustice à lui-même, tout comme il est injuste à l’égard des autres créatures, lorsqu’il se considère comme l’unique être doué de raison. C’est là une prétention féodale qui tient de la fable et n’a aucun fondement dans la réalité.
La raison est enfouie au cœur du monde vivant tout entier.
Dès le premier soupçon de vie dans la misérable amibe unicellulaire, l’activité de ce protozoaire trahit déjà la précaution, la fourberie, la malice et la mauvaise intention qui se cachent dans l’être humain. Rien de nouveau en l’homme. Seulement un aboutissement…
Et l’âme ?
Qu’est-elle ?
Que sont les instincts ?
Ce sont, au point de départ, des impulsions portant l’animal à préserver sa vie et à rechercher sa pâture : la faim, la soif et l’instinct sexuel qui le poussent à manger, boire, s’accoupler et se reproduire.
Là précisément se trouve l’origine des multiples pulsions humaines : avidité, peur, appréhension, colère, haine, amour… Elles aussi sont des avertisseurs des besoins corporels urgents et indispensables.
Freud a eu tort de s’arrêter à ces appétits et ces instincts pour y voir la clé de la personnalité humaine, la clé du secret et de l’énigme de la vie.
En fait, ni les instincts, ni la logique rationnelle ne sont à même de fournir la clé du mystère de la vie.
On ne peut expliquer la vie comme une réaction instinctive au besoin de manger ou à l’appétit sexuel, ni comme un comportement rationnel pour s’adapter aux circonstances. Tout ceci caractérise la nature vivante, mais n’en élucide pas le mystère.
La vie n’est pas tributaire des bas instincts qui l’aiguillonneraient de l’arrière. Tendue vers l’avant, elle jaillit, guidée d’en haut par sa nature et par l’élan imprimé dans les cellules, les nerfs et le cœur de tout vivant.
Ignorant le passé, elle s’élance vers l’avenir, suivant l’orientation de la saine nature qui gît en elle.
Elle ne subit pas le joug d’un destin inéluctable qui la pousserait de l’arrière. Éclairée et clairvoyante, elle se suffit à elle-même, constamment, dans le choix du but à atteindre.
Elle renferme en elle ce qui l’incite à s’élever sans cesse davantage. Avec la plénitude de santé qu’elle possède, elle tend vers un niveau supérieur à celui de la routine monotone.
L’amour du beau, du bien et du vrai est, en définitive, l’un des stimuli profondément enracinés au creux de la matière vivante. La différence n’est pas grande entre la capacité de Shakespeare à distiller sa poésie, celle qu’a l’huître de sécréter sa perle et celle qu’ont les cellules du papillon à orner ses ailes avec splendeur.
Le papillon n’avait pas un besoin urgent et vital d’un tel surplus de beauté. Même non agrémentées de dessins, ses ailes étaient capables d’accomplir leur fonction de manière satisfaisante et habile. Pourquoi donc cet embellissement supplémentaire ?
Si nous affirmons qu’il a pour but d’exciter l’instinct sexuel et que la femelle se fait belle pour séduire son mâle, la question reste posée. Pourquoi le mâle choisit-il la femelle la plus belle ? La beauté continue donc de s’imposer comme un but à atteindre.
Le secret dont il est ici question est exactement le même que celui qui poussa Shakespeare à s’adonner à la poésie : non pas le souci du pain à gagner, mais l’appel du beau, le désir de créer inhérent à la nature du poète, à celle du papillon et à celle de tout être vivant.
Ce mystérieux souci d’esthétique est en germe dès l’apparition de la première cellule.
En recherchant, dès sa naissance, une température donnée ainsi que l’atmosphère et la nourriture favorables à sa vie et à sa multiplication, la cellule renfermait déjà des buts lointains. Après avoir acquis le plein contrôle de sa vie dans le cerveau pensant de l’homme, elle n’a pas tardé à dévoiler clairement ses objectifs éloignés : la beauté, la vérité, le bien, la justice, la paix.
Les idéaux sont enfouis sous l’épiderme.
Les valeurs sublimes, dans les tissus du protoplasme.
Expliquer l’homme uniquement par son corps, son âme ou sa raison, indépendamment des appels de l’esprit et du sentiment, c’est en donner une vision bien incomplète. C’est le réduire à n’être plus qu’un compteur ou une calculatrice. C’est priver l’existence humaine de son parfum, de sa saveur et de sa chaleur.
L’héliotrope – même lui ! – se tourne vers le soleil.
Même les pousses du figuier banian naissent en formant de magnifiques assortiments, comme si elles étaient sculptées par une main artiste sachant allier la variété à la beauté.
Même l’abeille donne à son nid une merveilleuse figure géométrique.
La nature vivante n’est pas réductible à l’instinct sexuel. Elle est extrêmement variée. Elle est capable de raisonner, d’observer, de rêver.
Les idéaux, les desseins, les rêves et les hautes aspirations ne sont pas la propriété exclusive de l’homme. Ils sont inhérents à la nature vivante comme telle.
Seule notre vanité d’animaux féodaux, nantis de la plus grande abondance de systèmes biologiques et de la sensibilité la plus riche, nous entraîne dans l’illusion sur nous-mêmes.
Submergés par cette richesse débordante, nous avons entrepris d’inonder de nos aptitudes le milieu qui nous entourait. Nous l’avons structuré et réglementé à notre manière à nous. Nous y avons créé des organisations et des schèmes nouveaux. Nous avons construit des maisons, des tours, des villes, des usines. Nous avons produit une infinité de poèmes, de chants et de mélodies. Nous avons inventé des lois, des règlements, des constitutions, des systèmes… Finalement, noyés dans ce flot de richesses, nous avons oublié que toute cette abondance était un legs dont nous étions redevables à notre arbre généalogique. Avant d’enrichir notre tête, elle se trouvait dans la tête de la fourmi, dans l’écorce de l’arbre, au cœur de l’éponge, dans la sève amère du cactus.
Le miracle de la vie n’est donc pas le privilège d’une créature donnée. Il est lié au tissu vivant comme tel, qu’il s’agisse des végétaux, des animaux, des êtres humains ou des cellules évoluant lentement dans un marécage, sans voir ni entendre. Il est lié au protoplasme, cette gélatine visqueuse comme une crème parsemée de grains de sésame et de pistache.
Chacun est à même de le constater au microscope : le protoplasme est vivant. Il renferme des noyaux solides autour desquels gravitent sans arrêt les grains de sésame et de pistache. Parfois, des parois protectrices existent ; parfois non, et l’on a affaire alors à une masse visqueuse, flasque et gluante, s’étirant comme une tache d’huile épaisse à la surface de l’eau…
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