Jeudi 5 octobre 2006

LIBRE ?


L’homme est libre dans le domaine de ce qu’il connaît.

Il ne l’est pas dans le domaine de ce qu’il ignore.


Question épineuse et embarrassante que celle-ci.

Suis-je ou non libre de mes choix ?

Mon intuition me dit à tout instant que je suis effectivement libre, alors que, dans le même temps, la vie concrète m’impose mille et une sortes de contrainte et de coercition.

Qu’en est-il exactement ?

Est-ce moi qui choisis ma vie ?

Ou bien la vie qui choisit pour moi ?

J’ai pris l’habitude, chaque fois que j’aborde ce sujet dans mes articles, d’opter en faveur de la liberté, et immanquablement, les lettres des lecteurs m’assaillaient d’un flot d’objections.

J’ai donc pensé, cette fois-ci, aborder le sujet d’une manière dialectique et le présenter sous forme de dialogue socratique. Je commencerai par la problématique telle que se la représentent mes lecteurs dans leurs lettres et leurs questions. Cela me servira de point de départ pour coller le mieux possible à leur attente et à l’idée qu’ils se font du problème.


Commentant ce que j’écrivais, Ahmad Nâjî Sharaf al-Dîn affirme dans une longue lettre :

  • Il y a six mille jours que je vis et je ne sais pas encore pourquoi je vis, ni où je vais.

Vingt-trois années d’une sempiternelle rengaine : dormir-me réveiller, boire-manger, me taire-parler, aimer-me quereller… Les jours reviennent, les années passent… Ma vie s’écoule sans que je sache qui je suis, ni pourquoi je suis né, ni où je vais.

Je cours sans cesse après un lendemain. Je vis d’espoir. Je finirai bien, me dis-je, par atteindre ce à quoi j’aspire. Je m’améliorerai. Je me tournerai, repentant, vers mon Seigneur. Je mettrai par écrit les pensées qui ont agité si longtemps mon âme…

Mais l’avenir ne se réalise jamais et lorsqu’il survient, il devient présent. Je me remets donc à chercher un nouveau lendemain.

Au temps où j’étais à l’école primaire, j’aspirais à rentrer en secondaire, en culotte longue et les cheveux bien en ordre. Je voulais collectionner les bouts de craie pour les lancer contre les mouflets du jardin d’enfants avoisinant notre école, comme faisaient avec moi les élèves de l’école secondaire d’à-côté… Le jour où mes souhaits furent réalisés, je fus déçu. L’espoir avait perdu son caractère merveilleux et son charme s’était évanoui. Je commençai donc à regarder vers un autre avenir. L’espoir me prit de devenir fonctionnaire, comme Sayid Afandî qui habitait chez mon oncle. Je me voyais, un journal sous le bras, discutant de politique internationale. Ou bien assis, les jambes croisées, en train de jouer au trictrac… Et il en fut ainsi. Quatre années s’étaient à peine écoulées que j’étais fonctionnaire. Je goûtai l’amertume que ressent tout fonctionnaire et que Sayid Afandî dissimulait sous sa jaquette et son sourire contrefait. Ce fut une nouvelle déception. L’espoir avait une nouvelle fois perdu de son merveilleux. Je n’étais plus le même. Du monde simple qui était le mien, j’étais transporté dans celui de la fonction publique, avec son lot de flatteries, d’hypocrisie, de mensonges.

Le premier du mois, je touchai ma première paye : sept livres ! J’étais alors à Assiout, à plusieurs centaines de kilomètres de chez moi. Je commençai à ressentir l’ennui. Mes espoirs s’étaient envolés.

Impossible de m’asseoir à la terrasse d’un café. Ou d’organiser mon temps pour l’étude. Mon admission à l’université était désormais irréalisable.

Mes libertés s’étaient rétrécies au point de presque disparaître. Il ne me restait plus que celle de gagner mon pain, de quoi vivre au jour le jour.

Où donc est cette fameuse liberté dont vous nous rebattez les oreilles et dont vous remplissez vos articles ?

Suis-je vraiment libre ? Et comment, alors que je n’ai que le suffisant pour vivre ? Je suis tout juste bon à une seule chose : aller de la maison au bureau, et du bureau à la maison !

Comment puis-je me marier, vivre, continuer à enseigner, rester en bonne santé ? Comment jouir de toutes ces libertés, alors que mon avenir est réduit à néant ?

Il ne me reste plus qu’une seule liberté : celle de mettre fin à mes jours… pour autant que vous admettiez que cela aussi soit une liberté ! »



Samîr Zakî Sûryâl (faculté de Droit du Caire) m’écrit :

  • Si nous sommes libres, que signifient alors la loi, la morale, les religions, la civilisation ?

Ce ne sont en réalité que des obstacles à notre liberté.

La loi m’empêche certaines choses.

La morale m’en interdit d’autres.

Les religions suscitent en moi la peur d’autres choses encore tout en me liant à un certain nombre de préceptes, d’ordres et d’interdits.

À cause de la civilisation, je suis pris dans l’engrenage famille-maison-usine-machine, etc. Réglé comme une horloge, je suis tenu à des horaires : coucher à telle heure, lever à telle heure…

La vie autour de nous n’est qu’entraves sur entraves.

Où donc est cette liberté dont vous parlez ?



Muhammad Abd al-Qâdir me provoque en ces termes :

  • Où donc est votre liberté ?

Avez-vous choisi votre date de naissance ?

Et votre père ? votre mère ? votre religion ? votre patrie ?

Avez-vous choisi votre aspect extérieur, votre taille, votre poids ?

Et le régime économique dans lequel vous vivez ?



Abd al-Ra’ûf (licence en philosophie) me fait part de son raisonnement suivant :

  • Je serais libre si j’étais Dieu… ou le monde… car il n’existerait alors plus rien en dehors de moi auquel je serais soumis et assujetti.

La liberté parfaite requiert qu’il n’existe plus rien que moi-même, car tout me limite : les autres, la nature, les contingences de la vie. Une telle liberté est impossible.

Je ne suis donc libre que dans la mesure des moyens à ma disposition pour réaliser cette liberté.

Ma liberté est paralysée, infirme.



Abd al-Fattâh Salîm affirme qu’il n’a aucune liberté de choix, qu’il est condamné à être ce qu’il est et à faire ce qu’il fait. Il se demande ensuite :

  • Si je suis ainsi prédestiné, forcé et contraint, comment Dieu peut-Il me juger ?

Comment peut-Il me châtier, me récompenser, me rétribuer ?

Où est ici la Justice divine ?



Finalement, Ahmad al-Alfî en arrive à la conclusion qu’il est libre. Mais il se demande comment, puisque Dieu intervient pour lui apporter secours et assistance. N’y aurait-il pas, dans cette intervention divine, une violation de la liberté humaine ? Comment concilier cette liberté et la Providence divine ?

  • Comment sommes-nous libres, alors que tous nos actes dérivent d’un Ordre divin imposé à nous de toute éternité ?

C’est Dieu qui nous crée et qui crée nos actes. Lui seul agit… Pas d’autre dieu que Lui et nous ne sommes que les instruments de sa Volonté.



Par ces lettres et ces interrogations, les lecteurs cernent de tous côtés l’éternel dilemme : l’homme est-il, oui ou non, libre de ses choix ?

Ils fourbissent leurs armes et leurs arguments pour me réfuter. Ils font chorus pour me lancer à la face leurs critiques.

Cela suffirait déjà à prouver leur liberté, car chacun d’eux s’est forgé sa propre opinion, sans dépendre de mes livres et de mes articles, sans être tributaire de mon point de vue.

Mais venons-en à leurs objections. La majorité d’entre elles, il faut le dire, tournent autour d’une même point : les entraves à notre liberté qui nous sont imposées de l’extérieur.

Certaines dépendent de notre hérédité : notre nom, notre sexe, notre religion, notre patrie. Comme notre corps, elles nous sont imposées dès notre naissance.

D’autres sont dues à notre milieu : le cadre naturel, la chaleur, le froid, les intempéries, les microbes, les maladies, l’entourage humain.

D’autres enfin sont de notre invention, telles que les lois, les mœurs et les systèmes politiques.

Toutes ces entraves, en fin de compte, nous enchaînent. Elles laissent si peu de place à notre initiative, ce qui fait dire à Abd al-Ra’ûf :

  • La liberté est impossible.

Sinon, une seule voie s’offrirait à elle : que tout, autour de nous, disparaisse et s’anéantisse. Que je devienne unique et solitaire, sans associé. Comme Dieu ! Que les choses et les autres hommes ne soient rien pour moi. Que je sois un Moi pleinement libre et n’ayant à affronter nulle opposition, de quelque sorte que ce soit…



Notre lecteur oublie que la liberté perd tout son sens dès que les oppositions s’effondrent autour d’elle. Que je ne rencontre aucune résistance autour de moi, que je possède toute chose en tout temps, cela signifierait une absence en moi de tout manque. Je serais absolument parfait… Dans la mesure où ils émanent de besoins, mes souhaits et mes désirs n’auraient plus aucune raison d’être.

Le désir et l’opposition étant réduits à néant, la liberté perdrait toute signification. Elle deviendrait une poursuite vide de sens, privée de tout objectif. Elle ne serait plus rien.

Le problème de la liberté est toujours soulevé dès qu’un désir ardent se heurte à un obstacle sur son chemin. La liberté s’affirme en renversant l’obstacle et en le déblayant de devant la volonté.

Sous cette forme dialectique, la liberté se révèle telle qu’elle est réellement.

Quant à l’homme solitaire, devant lequel les contingences et les oppositions auraient disparu et autour duquel tout serait réduit à néant… l’homme qui serait devenu tout-puissant et renfermerait le monde en lui… l’homme qui serait devenu un dieu, de quoi aurait-il besoin ? On ne voit pas ce qui pourrait résister à sa demande, de telle sorte que sa liberté ou sa non-liberté puisse faire l’objet d’une question. Qu’en serait-il de l’affrontement où la liberté s’affirme en vérité ?

Un être semblable ne connaîtrait ni changement, ni désir. Nul besoin de manger ou de boire. Il ne croîtrait pas, ni ne grandirait en âge, ni ne mourrait. Il ne naîtrait pas !

Sa vie serait faite de silence et d’éternité, dans un monde où temps et espace n’auraient aucune consistance. Pour lui, la « liberté » désignerait tout autre chose que celle que nous connaissons et dont nous parlons ici-bas.

Que pourrait-il souhaiter qu’il n’ait déjà ? Il n’aurait besoin de rien et se suffirait à lui-même.

La liberté dont nous parlons communément est un mot propre à l’homme. Il n’a de sens que par l’existence des obstacles, des oppositions et des situations dont les lecteurs se plaignent et contre lesquels ils protestent si violemment.

C’est précisément cette sphère de déterminisme, à eux imposée, qui donne un sens à leur liberté. Elle ne la détruit pas, contrairement à ce qu’ils pensent. En effet, la liberté s’exprime en bravant les circonstances de la vie, en ébranlant les résistances et en renversant les obstacles.

Pour qu’il y ait acte libre, l’homme doit rester au contact de son milieu de vie et des circonstances concrètes. Faire de l’homme un dieu, c’est supprimer en lui toute liberté.

 

Autre question importante : les oppositions disparaissent-elles avec le temps ? Les obstacles reculent-ils, l’un après l’autre, sous la pression de la volonté et de la détermination de l’homme ? Ou bien notre vie entière est-elle une voie sans issue ?

Oui, les obstacles reculent. La science progresse. Elle maîtrise la chaleur, le froid, les vents, les eaux, les conditions atmosphériques. Les lois et les systèmes évoluent vers un mieux toujours croissant.

Nous y voyons une preuve concrète et manifeste de la liberté humaine.

Appuyez sur le bouton électrique de votre chambre, la lumière se propage et les ténèbres sont vaincues.

Ne voyez-vous pas que ce simple acquis scientifique a accru votre liberté ?

D’autres acquis identiques se comptent par milliers. Vous en bénéficiez constamment : lorsque vous mettez le pied dans un tram ou que vous entrez dans un cinéma ; lorsque vous lisez un livre ou que vous parlez au téléphone.

Toute chose vous crie à l’oreille que la liberté existe vraiment. Haletante, l’histoire va de l’avant pour vous certifier que vous êtes libre. Dans l’espace, les satellites artificiels proclament : Qui cherche trouve ! La voie est ouverte à la volonté humaine. Le destin n’est rien d’autre qu’un moyen pour la liberté de se découvrir et d’affirmer son existence.


L’un des lecteurs pousse les hauts cris : « Suis-je libre, alors que je possède à peine de quoi vivre ? »

Il pose là le problème de la liberté selon son acception sociale, en sous-entendant qu’il n’y a point de liberté pour qui ne dispose pas du nécessaire vital et que la liberté croît à mesure qu’augmente ce nécessaire.

Il faut alors se demander : quel est ce nécessaire requis en abondance ? Est-ce une table garnie de viandes, de pain, de riz et de fruits ? Est-ce un réfrigérateur pour conserver ces aliments ? Est-ce une automobile à la disposition de chacun d’entre nous pour faire ses courses ?

S’il en était ainsi, une ample provision du nécessaire n’entraînerait pas un accroissement de liberté. Elle entraînerait plutôt sa perte, car l’homme serait alors au service de la nourriture, et non le contraire. L’homme perdrait son temps, son énergie et sa réflexion pour s’assurer l’abondance matérielle. Il serait en définitive esclave de cette abondance. Il perdrait sa liberté… Mais si l’on entend par nécessaire ce qui est suffisant pour vivre, alors oui, on se trouve face à un véritable problème, car lorsque l’on n’a pas son pain quotidien, la liberté est également inexistante.

Mais lorsque le pain est assuré en suffisance, ce qui est dans les limites du possible, la recherche de superflu ne représente pas un gain pour la liberté. Bien au contraire !

Gandhi était le plus libre des hommes. Et pourtant, il marchait nu-pieds. Il possédait en tout et pour tout un métier manuel à filer la laine, une sacoche avec quelques dattes et une chèvre dont il buvait le lait.

Ainsi furent Muhammad, Jésus… tous les grands hommes libres qui ont façonné nos libertés et changé le cours de l’histoire.

Avoir ce qui est suffisant pour vivre est une condition de la liberté. Rechercher davantage, c’est devenir esclave du ventre, de même que se soumet à la servitude des passions celui qui passe son temps à courir les femmes.

Notre lecteur n’a donc pas le droit d’arguer du fait qu’il possède juste le suffisant pour vivre pour protester : « J’ai perdu ma liberté ! Où est ma liberté ? »

Vous êtes libres tant que vous trouvez ce qui vous suffit pour vivre. Tout surplus n’a rien à voir avec la liberté. C’est un esclavage.

 

Venons-en maintenant à l’objection prétendant que la morale, la loi et les préceptes religieux sont des obstacles à la liberté.

Cette objection ne tient pas, car lesdites prescriptions sont comparables aux feux réglant la circulation. En l’absence de ces derniers, les voitures se carambolent, causant un arrêt de la circulation… et la perte de liberté pour chaque conducteur.

Les prescriptions religieuses ont pour finalité d’assurer le maximum de liberté, non d’y faire obstacle. Sans elles, point de liberté et la société se transforme en une jungle où les hommes s’entre-dévorent et se massacrent.

Lorsque vous imposez des limites à vos passions, vous gagnez en liberté. Vous devenez maître de vous-même, et non l’esclave de l’instinct qui, parfois, vous fait perdre la tête.

L’homme courageux, par exemple, est plus libre que le couard ou l’écervelé. L’homme généreux l’est davantage que l’avare ou l’insolent. L’homme patient, davantage que l’anxieux.

Le jeu, la boisson, la drogue et la débauche sexuelle ne sont pas de vraies libertés, mais, à des degrés divers, des formes de suicide, d’atteinte à la vie et de perte de liberté.

Toute atteinte à la loi naturelle est le contraire d’un choix véritable.

Nous le savons tous : pour être plus libres quand nous nageons, nous devons choisir de nager avec le courant, non à contre-courant.

Lorsque, pour la première fois, l’homme a exposé au vent une hélice, il s’est aperçu que celle-ci tournait. Il a pu ainsi construire des moulins à vent grâce auxquels il a mis la nature à son service. Il a donc gagné en liberté. Maintenant, il installe des turbines dans les chutes d’eau pour produire de l’électricité.

De tout temps, la liberté a été liée à la découverte des lois naturelles et à leur mise en pratique, non pas contre elles, mais dans leur sens. C’est le cas notamment pour la découverte des lois physiologiques et psychologiques de l’être humain. Pour aller dans le bon sens, leur application doit intégrer les contraintes morales, le respect d’autrui ainsi que les exigences de la religion et de la loi civile.


Quant au lecteur qui me défie en ces termes : « Avez-vous choisi votre aspect extérieur, votre taille, votre poids ? », je lui répondrai que je n’ai évidemment rien choisi de tout cela. Je n’y vois d’ailleurs aucune entrave à ma liberté. Ce sont, au contraire, des instruments de ma liberté.

Pour atteindre ses buts, la volonté utilise en effet le corps comme instrument. Le corps est une entrave uniquement en cas de maladie, car il devient alors une prison. Mais Dieu nous a gratifiés d’une raison pour vaincre nos maladies, avec la médecine préventive et chirurgicale. Chaque jour, nous progressons en ce domaine.


L’éternelle énigme demeure cependant, concernant la relation de l’homme à Dieu.

Comment l’homme peut-il être libre alors qu’il dépend d’un Ordre divin et que tous ses actes sont soumis au Décret de Dieu ? Comment, par suite, peut-il être jugé si ses fautes lui sont imposées par ce même Décret ?

C’est tout le mystère du prédéterminisme. Les religions conseillent de ne pas s’y fourvoyer, car la réponse ne peut venir qu’au prix d’une découverte ou d’une inspiration intérieure, par la voie du cœur et non de la raison, à partir de la foi du croyant et non des doctrines philosophiques. La raison n’est ici d’aucune utilité, et la philosophie d’aucun secours.

Le cœur doit être limpide, les sens doivent être affinés pour que le voile s’éclipse et que l’homme puisse voir, avec l’œil de la clairvoyance et non avec ses yeux humains, au-delà de la prison du réel soumis à l’enchaînement causal.

Une réponse totale à l’énigme repose en effet sur la connaissance de la relation de l’esprit à son Créateur. Or celle-ci nous fait défaut.

On peut néanmoins en dire quelques mots, pour indiquer la voie à suivre.

C’est vrai, l’homme est libre, mais d’une liberté créée, c’est-à-dire décrétée pour lui par Dieu. Il est, en quelque sorte, condamné à la liberté, contraint d’opérer des choix.

D’où sa situation intermédiaire. Il n’est pas libre comme Dieu, de manière absolue, et il n’est pas contraint et prédéterminé comme l’est la matière aveugle.

Lorsque nous affirmons que le feu dévore le tison, nous parlons d’un rapport de nécessité inéluctable. Il est inévitable que le feu consume le bois. Aucune responsabilité n’est ici engagée. La matière est totalement enchaînée par de tels déterminismes.

L’homme, quant à lui, n’est pas contraint de cette manière. Mais il ne détient pas non plus une liberté absolue comme celle de Dieu. Il occupe une position intermédiaire.

Il est libre dans le domaine de ce qu’il connaît.

Il ne l’est pas dans le domaine de ce qu’il ignore.

Plus précisément, il est et n’est pas libre de ses choix, indissociablement. C’est ce que nous appelons la « liberté humaine »… Il est responsable dans une certaine mesure, sans l’être de façon absolue.

Pour émettre son verdict, le juge prend en considération les circonstances, les motifs, les incitations et les pressions psychologiques. De là, il allège ou aggrave la sentence qu’il porte.

C’est ainsi que procède le Juge éternel auquel rien n’est caché. L’homme portera cependant la responsabilité de ses actes, car le rang qu’il occupe n’est pas celui de la matière aveugle.

Dieu n’ordonne pas à l’oppresseur de commettre l’injustice. Il connaît toutefois les méfaits dont celui-ci se rendra coupable, car rien n’échappe à sa Science.

La prescience divine n’est pas la contrainte.

Dieu nous a donné la liberté en sachant de toute éternité ce que nous en ferions.

Il nous a dit qu’Il « ne modifie rien en un peuple avant que celui-ci ne change ce qui est en lui ».

Il dit encore à son Prophète : « Pas de contrainte en religion ! »

En aucun cas Dieu n’intervient ni ne veut intervenir dans les cœurs pour les contraindre à ce qui ne serait pas de leur nature. Ce serait incompatible avec le caractère sacré de la liberté qu’Il a voulue pour eux.

La liberté est donc une réalité.

Parce qu’elle est voulue par Dieu, elle est à la fois nécessité et libre arbitre.

Par un effet de la Miséricorde divine, l’âme reçoit une assistance conforme à sa nature.

Tout homme est aidé en vue de ce pour quoi il a été créé.

L’intervention divine n’est donc pas incompatible avec la liberté humaine. Au contraire, elle la conforte.

Toutes les situations que rencontre l’âme facilitent à celle-ci l’expression de ses composantes essentielles ainsi que la réalisation d’elle-même, en bien ou en mal.

Comment telle personne est-elle créée par Dieu pour être injuste, et telle autre, pour respecter la justice ? L’interprétation de cette différence relève de la Volonté absolue de Dieu de laquelle dépend à la fois ce qui est louable et ce qui est blâmable.

La Justice divine a décrété ensuite que l’homme de bien choisisse ce qui est louable, et le méchant, ce qui est blâmable. Il advient donc ainsi que le méchant choisit l’injustice, et l’homme de bien, la justice. Sinon, l’équilibre serait renversé. Or cela est impossible pour Dieu, car sa Justice est parfaite.

Ce ne sont là que des points de repère. La science parfaite en ce domaine est du ressort de la clairvoyance intérieure. Le langage commun et banal n’y est d’aucune utilité.

Comment l’homme est-il à la fois libre et contraint ? Pour englober tous les aspects de cette énigme, pour percevoir les raisons de l’antinomie qui y est sous-jacente, un effort de recherche personnelle est nécessaire. La solution dépend de l’ouverture du cœur et de la clarté de l’esprit, non point des théologies.

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par Marc Chartier publié dans : L'énigme de la mort
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