LA CORDE RAIDE
Le fétu de paille sur le fleuve est ballotté par les flots.
La branche de l’arbre est agitée par le vent.
L’homme est seul à mouvoir sa volonté.
L’évidence est ce qu’il y a de plus beau en ce monde. Un monde inondé de soleil, où tout peut être vu, entendu, pesé, mesuré, goûté, analysé, déduit.
Tout ce qui y advient a une cause.
Une fois connue la cause d’un fait, celui-ci peut être reproduit. Tout se déroule selon un parfait enchaînement de cause à effet.
Prenez une feuille de papier et un crayon. Vous pouvez mesurer avec précision le moment où le soleil se lèvera et quand il se couchera, parce que le « mouvement » de cet astre obéit à une loi.
Tout ici-bas se meut selon une loi.
Sauf l’homme !
Car l’homme chemine comme il l’entend.
Lui seul est un être libre et rebelle qui peut se révolter contre sa nature et les conditions de son existence. Il s’affronte au monde. Il se bat contre lui.
Prédire son destin est chose impossible, à quelque moment que ce soit.
Ce qui se passe dans le for intérieur de l’homme, dans le secret de son cœur, n’est soumis à aucune loi. En nous-mêmes, point d’enchaînement de cause à effet.
Nous éprouvons un désir, nous nous enthousiasmons et passons à l’acte. Mais les trois maillons de cette chaîne ne sont pas reliés d’une manière inéluctable. Il est possible à l’homme de se dérober à tout instant. S’il juge bon de détourner le regard, son désir s’éteint, son enthousiasme se refroidit et le but visé est abandonné. La chaîne est rompue.
Pour quelle raison ?
Aucune !
Pourquoi ?
C’est comme ça !
Il ne veut plus, un point c’est tout !
Sa volonté est à elle seule une raison qui n’a pas besoin de raison. Nulle part ici-bas, hormis chez l’homme, ne se trouve une telle liberté, cette possibilité d’échapper au « Il faut ! C’est nécessaire, obligatoire ! » Seul l’homme se crée lui-même, par lui-même. Il naît chaque jour à nouveau. Il évolue. Il se forme. Sa personnalité change et évolue.
Sa volonté s’impose constamment. Elle se délie de tout engagement, aussi longtemps qu’elle le désire.
C’est pourquoi aucune prévision n’est possible, car tout instant apparaît comme nouveau, non relié à l’instant précédent.
Rien ne peut empêcher l’homme de nourrir des pensées secrètes. Il est l’unique créature à avoir l’entier contrôle de ses rêves.
Mais cette liberté inviolable et affranchie de toute entrave à tôt fait de se heurter à la réalité concrète lorsqu’elle affronte celle-ci pour la première fois, au moment de passer à l’acte.
Notre volonté, certes, est libre tant qu’elle reste dans la conscience et l’intention. Nous pouvons désirer, rêver et souhaiter ce que nous voulons. Mais ça se complique sérieusement au moment de la mise en pratique, lorsque nos désirs cherchent à se réaliser de facto. Ils doivent se débattre avec les limites auxquelles ils sont astreints, et en premier lieu le corps… notre corps qui nous enveloppe comme une camisole de force, qui nous harcèle de ses contraintes et de ses besoins, qui nous demande à manger et à boire pour survivre. Pas moyen de se soustraire à ses demandes… Il nous faut gagner notre pain, nous éreinter dans la course à l’emploi, lutter pour vivre. Et nous y perdons une part de notre liberté !
Pas d’autre solution pourtant. Nos désirs ne peuvent s’expliciter sans l’intermédiaire du corps. Notre corps est l’instrument de notre liberté, et par là, il l’enchaîne.
Bien plus, les autres sont eux aussi, dans leurs activités corporelles, des instruments pour nous. Nous profitons de ce que fabrique l’ouvrier, de ce que sème le paysan, de ce qu’invente le savant, de ce que produit l’écrivain, autant de fruits du travail et de la liberté d’autrui.
Les postes, les communications, l’électricité, l’eau, les industries, les sciences, les connaissances, tout ce que produit la société est un immense dispositif mis à notre service.
Lorsque quelqu’un prend le train, il utilise la liberté de milliers de travailleurs, inventeurs et ingénieurs qui, durant de longues années, ont travaillé pour lui pour qu’il soit servi en temps et en heure. En contrepartie de cet avantage, il paye un impôt prélevé sur sa liberté.
La société n’est pas seule à lui réclamer son dû. Il y a aussi l’univers entier, l’attraction terrestre, la pression atmosphérique, les océans, les forêts avec leurs animaux et leurs oiseaux, les cieux avec leurs planètes… L’homme est encerclé et sa liberté, harcelée de toutes parts. Un accord avec l’univers entier est donc inévitable.
C’est grâce à cet accord qu’en permanence, il conquiert sa liberté. Par ce contrat, il « chevauche » le monde comme il monte un cheval de race.
Il tient compte de l’orientation des vents pour tendre sa voile. Ainsi il peut utiliser le vent comme monture et le mettre à son service. Ayant remarqué que le bois est plus léger que l’eau, il s’en sert comme d’un matériau pour construire son embarcation et il peut alors utiliser également l’eau comme monture.
Et de même lorsqu’il note le profit qu’il peut retirer des autres en marchant dans leur sens. C’est de cette manière qu’il les met de son côté et qu’il gagne leur aide.
La société, tout ici-bas fait pression sur l’individu et sa liberté. Mais la raison peut toujours convertir cette pression en intérêt, en avantage et en liberté car sa clairvoyance lui fait découvrir les lois qui relient entre elles les choses.
L’homme vit ballotté entre deux mondes : celui de ses désirs et de ses caprices qui sont libres, inconstants et illimités, et le monde matériel environnant qui est compact, limité, prisonnier de ses lois.
Une seule voie s’offre à l’homme : connaître ces lois.
Sa liberté ne peut tracer son chemin sans tenir compte de la science. Sinon, elle ne serait qu’un simple vouloir extravagant, une pure intention, un rêve, un espoir emprisonné.
La liberté telle que l’entendent les existentialistes est tout juste bonne à inventer un conte, un poème, une chanson, une sculpture, un roman d’amour ou une histoire de meurtre. Mais elle n’est ni efficace, ni réaliste.
La différence entre servitude et liberté tient à si peu : un mince fil sur lequel l’homme danse et vacille. S’il tombe au-dedans de lui-même, il se perd dans ses utopies, ses rêves et ses espoirs. S’il tombe du côté du monde extérieur, il se perd dans l’engrenage du temps ; il est emporté par la routine, par les us et coutumes ; il est absorbé par la société.
À condition d’ouvrir les yeux sur le monde qui l’entoure, il peut sauver sa liberté et sauter sur le fil en faisant de grands bonds en avant.
Son chemin est étroit et bordé de dangers. La mort le guette de tous côtés.
Il lui faut étudier le terrain autour de lui, avec ses creux, ses bosses et ses ornières. Il doit évaluer les forces qu’il a en réserve pour savoir comment les diriger et en tirer profit.
Son sort est lié à ce mince fil sur lequel il marche : d’un côté, le monde extérieur ; de l’autre, ses désirs personnels, dans toute leur versatilité.
S’il se recroquevillait sur lui-même pour chercher refuge auprès de ses désirs et de ses rêves, il mourrait comme meurt la rose détachée de sa branche. Il deviendrait esclave de ses passions et prisonnier de ses instincts. S’il se fondait dans la société, soumis aux autres comme un mouton, ce serait encore la mort. Il perdrait sa personnalité.
Pour l’homme, le salut est représenté par cette mince corde, là où se déroule le combat entre lui-même et le monde, entre ce qu’il recèle au-dedans de lui et le monde extérieur… là où ses désirs affrontent les réalités d’ici-bas, cent fois par jour.
Que l’homme tienne compte à la fois de son Moi et de la réalité objective : son salut est à ce prix.
Qu’il tienne les yeux ouverts sur son monde extérieur et attentifs à ce qui se passe alentour, que son comportement soit sans cesse alimenté par cette batterie à deux pôles, il pourra alors se conquérir lui-même, maîtriser le monde et devenir un être libre.
Mais conquiert-il vraiment sa liberté ?
Sa liberté est-elle sans limites ?
Les circonstances extérieures sont-elles les seules à exercer une influence sur lui ?
Peut-il prétendre être libre dans ses choix et n’être assujetti à aucune force supérieure qui lui fixe son avenir et son destin ?
Ou bien sa liberté est-elle, dans le meilleur des cas, une liberté limitée, relative ? Bref, une liberté « humaine » ?
Liberté ou prédétermination ?
Où nous situons-nous dans cet éternel dilemme ?
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