Jeudi 5 octobre 2006

LE TEMPS


L’heure de l’horloge t’indique un temps inexact.

Le temps véritable qui est le tien,

cherche-le dans les battements de ton cœur,

dans les frémissements de ta sensibilité.


Tout, en ce bas monde, court à perdre haleine.

Le soleil se lève et se couche.

Les astres évoluent dans leur sphère céleste.

La terre a un mouvement de rotation sur elle-même.

Les vents soufflent dans les quatre directions.

Les torrents dévalent du haut des montagnes.

Les sources jaillissent des entrailles de la terre.

Plantes, animaux et humains, tout est en perpétuel mouvement.

Les atomes des minéraux suivent leur orbite à une vitesse vertigineuse.

Les phénomènes naturels traduisent tous un mouvement : l’électricité, le son, la lumière, la chaleur… L’univers entier se dilate comme une bulle de savon ; il envahit toute portion de l’espace.

La matière est en état d’expansion, d’oscillation et de mouvement. D’où l’affirmation d’Einstein : la matière est pourvue d’une quatrième dimension en plus des trois que nous connaissons, à savoir le temps, le temps lié à l’espace, l’espace-temps.

La matière est semblable à l’animal, avec sa hauteur, sa largeur, son épaisseur, son âge. La durée est l’une de ses composantes. Le temps intervient dans la texture de la matière comme dans celle de l’être vivant.

Mais qu’est-ce que le temps ?

Est-ce l’heure indiquée par l’horloge de l’université ? le calendrier accroché au mur ? la table chronologique des saisons et des jours ?

Nous nous souvenons encore de l’avertissement du surveillant lors de l’examen, au terme de l’année scolaire : « Il vous reste une demi-heure ! »

Nous nous remémorons le trouble que nous ressentions lorsque nous comparions la feuille des questions et celle de nos réponses, et que nous fixions la montre dans la main du surveillant : « Il vous reste une demi-heure ! »

Cela ressemblait pour nous à une condamnation à mort, ou au contraire à une remise en liberté.

Pour tel ou tel d’entre nous, la demi-heure était très courte, plus courte qu’une demi-minute, parce que, devant lui, la copie était encore toute blanche… parce qu’il continuait à chercher et à se torturer l’esprit.

Pour d’autres au contraire, ce temps était long et fastidieux, plus long qu’une demi-journée, parce que leur devoir était terminé.

Et pourtant, c’était bel et bien un même temps qu’indiquait la montre du surveillant, mais chacun de nous l’interprétait à sa façon. Chacun avait des minutes sa propre appréciation, différente de celle des autres.

La clé de l’énigme est là !

Le temps n’est pas séparé de nous comme le sont cet arbre, cet encrier, ce livre. Ce n’est pas un ressort à l’intérieur d’une montre. Il fait partie de nous-mêmes.

Chacun de nous a son temps propre.

Ce sont nos affections et nos préoccupations qui nous donnent l’heure vraie. Ce sont elles qui rallongent, raccourcissent ou mesurent avec exactitude le temps.

Nos joies font de nos heures de brefs instants.

Nos souffrances font de nos instants des moments interminables, longs et pesants comme des années, si ce n’est davantage.

Notre appréciation de la vitesse et de la lenteur ne dépend pas de l’horloge, mais de ce que nous ressentons en nous-mêmes.

L’horloge nous indique un temps inexact. Et de même pour le calendrier qui divise notre vie en jours, mois et saisons. Ou encore pour l’histoire qui la divise en passé, présent et futur. Notre vie et notre temps intérieur sont inséparables.

Notre vie est un long et perpétuel « maintenant », accompagné d’un continuel sentiment de présence. C’est à travers ce présent que nous en venons à connaître le passé… Lorsque, dans l’instant que nous vivons, nous avons souvenance de quelque événement, nous avons recours au mot « passé ». S’il s’agit d’un sentiment d’expectative, nous utilisons le mot « futur ». Mais toutes ces sensations sont elles-mêmes du « présent ».

Il est illusoire de vouloir diviser le temps en passé, présent et avenir, car ces trois « instants » s’interpénètrent comme la nuit et le jour qui pointe à l’horizon.

Il revient à l’attention de donner une spécification à l’instant dans la perception que nous en avons.

C’est elle qui souligne d’un trait certains de nos sentiments, certaines de nos sensations, de telle sorte que nous imaginons nous arrêter un instant. Mais il n’y a en fait aucune pause. Nous vivons dans un état de perpétuelle effervescence intérieure, sans la moindre interruption.

Le temps extérieur, celui des montres et des réveille-matin, est un temps menteur et trompeur, car il nivelle tous les instants. Il les réduit à de simples chiffres sur un cadran.

Une heure… deux heures… trois heures : une aiguille qui bouge, rien de plus ! Un déplacement de quelques millimètres sur le cadran, des positions différentes… Cela n’a rien à voir avec le temps.

Le temps véritable est au-dedans de nous. Il est ce remous continuel où un instant n’équivaut jamais à un autre, qu’il soit petit, grand ou insignifiant.

Il ne se répète jamais, parce que tout instant renferme simultanément le présent et la totalité du passé. À tout instant vient se greffer un nouveau surplus d’expérience et de vie, si bien que la vie elle-même ne peut se répéter. Elle croît sans cesse, comme le fleuve dont les eaux grossissent, jamais semblables à deux moments successifs.

Le monde au-dedans de nous-mêmes est très différent de ce qu’il est à l’extérieur.

Le monde extérieur est multiple, divisé en parties séparées et attenantes les unes aux autres. Nous pouvons y discerner des unités qui se répètent.

Au-dedans de nous, il en va tout autrement. Le monde intérieur est en perpétuelle ébullition. Aucun instant n’y ressemble à un autre. Une impression ne se répète pas deux fois. Les moments n’y sont pas ajoutés les uns aux autres. Ils se suivent, se succèdent, mais en s’interpénétrant dans une unité indivisible, à savoir notre vie.

Il y a donc deux sortes de temps : un temps extérieur qui nous apparaît comme une succession d’instants (lever et coucher du soleil, midi et après-midi, heures et minutes) et un temps que nous percevons intérieurement sous la forme d’une effervescence caractérisée par la durée, la permanence et la continuité.

Nous percevons le temps extérieur par notre intellect. Nous le connaissons grâce à l’analyse, à la mesure et au calcul. Nous le traduisons au moyen de chiffres.

Quant au temps intérieur, nous le percevons directement, sans aucun intermédiaire, dans une exploration intime de notre être.

Voilà pourquoi nous affirmons que le temps intérieur est le vrai temps, où la vérité nous apparaît dépouillée, sans intermédiaire ni aucun symbole.

Cette perception est identique à celle que nous avons du mouvement. Lorsque nous levons le bras, nous sentons le mouvement que nous lui donnons. Notre perception est intérieure, directe, sans la médiation du regard. Mais celui qui nous observe de l’extérieur a besoin, lui, de suivre des yeux les mouvements de notre bras. Il doit, avec son intellect, analyser ces mouvements pour en conclure que nous levons le bras.

Notre connaissance est supérieure à la sienne, car nous savons directement ce qui se passe en réalité.

C’est grâce à une telle connaissance que nous avons découvert le temps, notre temps véritable.

Mais notre vie n’est pas vécue entièrement dans ce temps véritable. Nous ne vivons pas toujours au-dedans de nous-mêmes. Nous vivons aussi en société. Nous sortons, nous nous mêlons aux autres, nous échangeons des services, nous commerçons, nous parlons, nous prenons, nous donnons…

Il nous faut donc nous soumettre à l’autre temps, celui des heures. Nous sommes astreints à des rendez-vous, liés à des lieux de rencontre.

Nous cherchons ce qui nous est commun en vue de nous comprendre mutuellement, et pendant ce temps, nous perdons l’essentiel.

Les coutumes, les traditions et les préjugés éliminent la pureté originelle qui est en nous. Ils détruisent le Moi profond où réside notre mystère, notre vérité…

Nous entrons dans la cohue, après avoir revêtu une identité empruntée aux coutumes et façons de faire, en vue d’épater la galerie.

Avec le temps, prend forme en nous un Moi social vivant de préjugés, d’habitudes héréditaires et d’aspirations banales qui n’ont rien de personnel.

Ce Moi superficiel et bavard consacre tout son temps aux condoléances, aux félicitations, aux politesses, aux congratulations, à des mesquineries. Il use sa vie dans des relations futiles semblables à ces moyens de communication qui vous conduisent de porte à porte, mais sans relier entre eux les cœurs.

Ce Moi insignifiant est autre que le Moi profond dans lequel nous pénétrons lors de moments de solitude lorsque, nous découvrant nous-mêmes, nous parvenons à la connaissance de ce que nous sommes en vérité.

Le Moi superficiel est rigide comme un corps. Ce sont les instincts et les contraintes sociales qui le régissent.

Il ressemble à ces lieux d’aisance pour l’esprit où nous venons déverser notre fainéantise, notre anxiété et notre ennui. Nous y tuons le temps avec de stupides et banales occupations : nous grignotons des pépins, nous jouons au trictrac… Notre vie durant, nous oscillons entre ce Moi superficiel et notre Moi profond, dans un perpétuel va-et-vient. Le temps des heures nous accapare une grande partie de notre journée, pris que nous sommes par nos fonctions ou nos occupations machinales et routinières.

Mais peu nombreux sont les moments de lumière où nous vivons intérieurement, dans l’intensité de notre temps véritable. Moments d’ivresse que ceux-ci… Nous sommes alors rayonnants de bonheur, ou bien tremblants d’angoisse. Puis la curiosité et le bonheur nous envahissent. Et nous accédons à la vérité et à la pureté de notre être.

Rares sont les expériences personnelles où nous faisons une telle découverte.

La première est celle de l’amour, lorsque nous découvrons la femme qui bouleverse notre vie, quitte à chambouler nos façons de faire et de penser. Notre existence est changée du tout au tout, au point d’apparaître comme une vie nouvelle et merveilleuse.

Autre cas : l’expérience de l’art, quand l’inspiration s’empare de nous. Nous avons l’impression de comprendre ou de nous représenter le monde sous un autre jour, et nous entreprenons alors d’écrire, de chanter, de peindre, de déclamer notre poème.

Troisième expérience : celle de la contemplation, d’un profond sentiment de piété… Moment de clarté intellectuelle et mystique à travers laquelle nous acquérons une vérité nouvelle sur nous-mêmes, sur les humains qui nous entourent, sur le monde.

Il y a finalement le temps de la découverte que nous faisons, dans notre laboratoire, d’un des secrets de la nature, source pour nous d’étonnement et d’émerveillement.

Toutes ces découvertes nous font sortir du temps banal et monotone qu’est celui des heures. Elles nous entraînent vers les profondeurs de notre être, vers notre temps véritable où tout est nouveau, pur, étonnant, merveilleux… source d’une joie et d’une curiosité sans limites.
par Marc Chartier publié dans : L'énigme de la mort
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