MOI
De l’extérieur, le Moi a ses limites,
une hauteur que ne dépasse pas mon corps…
Le Moi intérieur n’a, pour le limiter,
ni hauteur, ni profondeur.
MOI…
Un mot magique, unique au monde.
Un mot qui est une mélodie.
Toute phrase qui le contient devient, par lui, utile et importante.
Tout sujet où il intervient devient le sujet de l’heure, parce qu’il s’agit alors de "mon" sujet à moi, de "mon" argent, de "mon" bien-aimé, de "mon" esprit, de "mon" cœur…
Mais qui suis-je, moi ?
Quelqu’un d’entre vous a-t-il jamais tenté de se poser cette question : Qui suis-je ?
Je suis Untel !
C’est-à-dire ?
Untel, fils d’Untel !
Oui, mais ?
Ce ne sont là que des mots, sans plus. Des symboles, des signes indiquant ce que je suis en réalité.
Bien ! Mais que signifie ce "en réalité" ?
C’est ici que commence l’énigme : QUI suis-je ?
J’essaie de saisir mon être, de le découvrir, de le scruter comme j’examine cet encrier devant moi. Et je constate qu’il s’agit d’un être sans fond, ouvert de l’intérieur sur des possibilités infinies. Je jette un caillou dans ce puits intérieur, mais je n’entends rien. Le caillou descend, descend toujours, vers des profondeurs sans fin.
De l’extérieur, le Moi a ses limites. Ma hauteur, par exemple, s’arrête à 1 mètre 70, une dimension que ne dépasse pas mon corps. Mais le Moi intérieur n’a, pour le limiter, ni hauteur, ni profondeur. Il est constitué d’une suite de profondeurs conduisant à d’autres profondeurs : des pensées, des imaginations, des sensations, des désirs ne finissant que pour recommencer, comme jaillissant d’une source intarissable ; des profondeurs en perpétuel changement, en transformation continuelle… Une partie de ce Moi émerge en surface pour constituer ma personnalité ; l’autre attend son tour, dans l’ombre.
Le Moi extérieur se transforme lui aussi. Au contact de la réalité, sa première écorce est arrachée. Une autre, issue de mon intellect caché, prendra la place.
Chaque fois que je capte un état de cette évolution et que je me dis : Voici mon Moi !, cet état ne tarde pas à m’échapper, pour être remplacé par un autre qui est, lui aussi, ce Moi.
Entreprise déconcertante !
J’observe le monde autour de moi, et je constate que j’y suis tel un canard flottant à la surface de l’eau : il nage, mais ses plumes ne se mouillent pas ; l’eau ne fait que glisser sur lui, comme s’il s’agissait pour lui d’autre chose, d’un élément étranger.
Je suis lié au monde et distinct de lui en même temps.
Il entre dans ma constitution par le logement, la nourriture, mes liens avec autrui. Mais il n’adhère pas à moi. Il éveille mes sentiments et suscite mon intérêt, un point c’est tout ! Ma relation au monde est à la mesure de cet intérêt. Mais dès que celui-ci s’estompe, je me sépare du monde comme le canard secouant l’eau de dessus ses plumes, une fois atteinte la berge.
C’est de mon propre gré que j’étreins le monde. Je lui consacre mon attention, ma personne. Je l’adopte et entretiens avec lui des relations d’amitié tant qu’il est… Moi ! Mais dès que s’évanouit cette relation égocentrique, je reviens vers moi-même.
Et pourtant, je ne suis pas à l’abri de la banalité de l’existence, de la déchéance où croupissent les humains.
Parfois, le monde extérieur se joue bien de moi pour m’absorber momentanément. J’exécute ce que me demande le rédacteur en chef de la revue où je travaille. J’accomplis ce que m’ordonne le directeur de l’hôpital où j’exerce comme médecin.
Je me plie à la routine de l’habitude, de la coutume, de la politesse. Je me perds en palabres inutiles. Je me dissimule derrière les problèmes quotidiens. Je me cache derrière les autres en disant : Que voulez-vous que j’y fasse ? On me demande de me comporter ainsi, comme tout le monde.
Dans des situations de ce genre, je me perds moi-même. Mon Moi m’échappe. Je deviens un objet parmi tant d’autres, comme cette chaise, cet arbre, ce livre. Je perds cette virginité qui me différencie de toute autre chose, qui me rend unique en mon genre, qui fait de ma personne un Moi : Untel, fils d’Untel.
Je ne suis pas conscient de ces moments-là. Ils semblent effacés de ma vie, comme des laps de temps réservés à la mort.
Ma liberté me torture. Dès que je choisis, je suis prisonnier de mon choix. Ma liberté se mue en servitude et en responsabilité. Une responsabilité dont je ne puis m’exempter à bon compte, car c’est devant ma conscience que je suis responsable, face au choix que j’ai fait.
Choisir : c’est le seul chemin qui s’offre à moi, inéluctablement, à chaque instant. Ne pas choisir, c’est encore choisir, d’une manière ou d’une autre, et je dois en payer le prix.
L’amour que je ressens me harcèle. Je voudrais posséder ma bien-aimée, l’assimiler à moi-même, accaparer sa personne, son esprit et son corps. Je voudrais qu’elle devienne… Moi ! Or c’est impossible, car elle aussi possède son Moi propre. Elle aussi est une personne libre, au même titre que moi.
Nous pouvons nous enlacer, confondre nos lèvres dans un baiser, partager nos vérités et nos secrets en des moments de radieuse félicité. Mais ensuite, chacun de nous deux va son chemin, emportant avec lui son secret.
Tout ce que nous pouvons faire, c’est ouvrir nos fenêtres sur l’extérieur. Mais il nous est impossible de déménager pour aller habiter une autre demeure.
Notre esprit est un mystère, et notre personne, un saint des saints.
Tagore nous dit que Dieu poste tous ses soldats à la porte de notre demeure intérieure, mais qu’Il ne permet à aucun d’entrer, car cette demeure est sacrée. Dieu l’a interdite à qui que ce soit. Il l’a créée libre comme l’oiseau sur la branche.
Qu’y a-t-il derrière la porte ?
Qu’y a-t-il au-dedans de moi ?
Une volonté ! Une volonté infinie, n’ayant d’autre limite qu’elle-même. Une volonté libre, créatrice, inventrice, spontanée, jaillissant naturellement. Je la perçois sans la connaître ; je l’assume sans la comprendre, parce qu’elle m’échappe chaque fois que je tente de la cerner, comme le sommeil me fuit dès lors que je cherche à le sonder et à l’analyser… C’est peut-être dû au fait que la volonté est première, plus que ne le sont la raison et la réflexion pour lesquelles elle ne peut être objet. C’est au contraire la raison qui est l’objet, la servante de la volonté, un moyen pour elle d’atteindre ses buts.
Je veux ! Et la raison me justifie l’objet de ma volonté, non le contraire.
Tout est soumis à la volonté. Tout est secondaire par rapport à elle.
Lorsque je crée et invente, quand je ressens que je me crée moi-même en même temps que j’invente mes pensées et mes valeurs, lorsque je découvre le monde et que je fabrique des raisonnements, j’ai le sentiment de pousser le monde devant moi, comme une charrette… Aux heures où la mort fait son œuvre en moi, lorsque je tombe dans le précipice de l’habitude, de la monotonie, de l’imitation servile, des convenances et de la routine, ma volonté se dérobe. Je sens alors que c’est le monde entier qui me pousse, comme une charrette, devant lui.
Je sens que la volonté de mon cheval peut me faire dévier de mon chemin et changer d’itinéraire.
Je sens que l’œil de mon voisin m’incommode, tel le Regard divin.
Rien de plus imposant en ce monde que la volonté.
La situation financière, le milieu et l’hérédité n’éliminent pas la volonté. Jamais ils n’effacent la liberté. Ces circonstances influent toutefois sur la volonté, sur la manière qu’elle a de s’exprimer.
C’est seulement au moment de l’action qu’un combat s’engage entre moi et la situation qui me conditionne. Autrement, chacun des deux adversaires que nous sommes a une existence indemne de toute contamination.
Je suis libre. Ma liberté est une réalité, au même titre que toutes les circonstances qui créent mon environnement.
Mais qu’est-ce que la volonté ?
Il ne se trouve pas de mots pour la décrire ou l’analyser, parce qu’elle les surclasse tous. Elle les renferme et les surpasse tous. Toute description la concernant apparaît comme défectueuse… Il en va d’elle comme de l’amour : elle se vit ; elle ne se décrit pas.
C’est ce qu’affirmait le mystique Abû l-Barakât al-Baghdâdî, « Rien de plus manifeste qu’elle ; rien de plus caché. »
La meilleure manière de la connaître, c’est de la mettre en pratique, car elle est la clé magique à l’aide de laquelle nous pénétrons l’univers entier.
Et pourtant, moult questions continuent de nous venir à l’esprit :
la volonté existe-t-elle dans le temps ?
palpite-t-elle comme le cœur ?
croît-elle comme le corps ?
est-elle sujette à la succession des instants ?
cesse-t-elle comme les états d’âme ?
se propage-t-elle comme la lumière et l’électricité ?
se diffuse-t-elle comme la chaleur ?
Autant de questions débouchant sur une autre énigme : celle du temps.
Qu’est-ce que le temps ?
Est-ce le mouvement de l’aiguille indiquant les secondes, les minutes et les heures ?
Est-ce l’heure officielle donnée par l’horloge de l’université ?
Est-ce la liste des chiffres, publiée par l’observatoire, qui indique les heures du lever et du coucher de soleil ainsi que celles de la prière rituelle ?
Ou bien quelque chose d’autre, un temps que chacun d’entre nous vit pour son compte, au-dedans de lui-même, et sur lequel il règle son existence ?
Avec ce lot de questions, nous parvenons à une zone où la brume s’intensifie et où la vue devient difficile.
Il nous faut donc chercher en profondeur.
Des feuilles au tronc, du tronc aux racines, nous descendons, fixant notre attention sur ce qui se trouve sous l’écorce et le bois : la sève qui monte dans les plantes, répandant en elles la vie.
L’anatomie des mains et des pieds ne nous intéresse plus. Nous commençons à étudier le mouvement comme tel. Nous cessons de mesurer la force musculaire pour ne plus nous occuper que de la seule volonté.
Nous sommes parvenus au bloc moteur où est situé le carburateur, source de toute l’énergie.
Et là, dans l’ombre, s’entrechoquent les idées, les théories et les doctrines…
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