Moustafa MAHMOUD
L’ÉNIGME DE LA MORT
traduit de l’arabe par
Marc CHARTIER
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Moustafa MAHMOUD
L’ÉNIGME DE LA MORT
traduit de l’arabe par
Marc CHARTIER
L’ÉNIGME
Chacun de nous
porte son cadavre sur les épaules
Rien de plus étrange que la mort…
Il est bien étrange, certes, que ce qui est devienne… néant !
Les habits de deuil, la tente de réception, la musique, les porteurs d’encens, les valets aux accoutrements théâtraux…
Et nous… comme si nous assistions à une représentation. Nous n’y croyons pas.
Personne ne donne l’impression d’y croire. Même ceux qui se sont associés au cortège funèbre ne pensent à rien, sinon à suivre.
Les enfants du défunt songent uniquement à l’héritage.
Les employés des pompes funèbres, à leur paye.
Les lecteurs du Coran, à leur rémunération.
Chacun ne paraît inquiet que de son temps, de sa santé, de son argent.
Chacun a un but vers lequel il s’empresse, par crainte de le manquer. Mais il ne s’agit jamais de la mort.
Malgré toute cette émouvante mise en scène, l’inquiétude manifestée face à la mort n’est, somme toute, qu’une inquiétude pour la vie.
Personne ne semble croire à la mort ni s’en soucier… même celui qui porte le cercueil sur ses épaules. Le bois lui meurtrit le dos, mais il a l’esprit ailleurs. Il pense au moment à venir : comment le vivra-t-il ?
La mort ne concerne personne. Alors que la vie, elle, concerne tout le monde.
Plaisanterie que tout cela ? Mais alors, qui meurt ? Le mort ? Même celui-là, dira-t-on, nul ne sait ce qu’il adviendra de lui.
Montre en main, l’enterrement ne dure que quelques minutes. Le temps d’un arrêt de la circulation pour que le cortège parcoure la rue. Une pause durant laquelle les voitures s’entassent des deux côtés de la chaussée. Chaque conducteur fait retentir son klaxon. Son impatience montre une fois de plus qu’il est pressé d’arriver à destination et qu’il ne comprend pas cette réalité qu’on appelle… la mort !
Qu’est-ce que la mort ? En quoi consiste-t-elle exactement ?
Et pourquoi passe-t-elle toujours inaperçue de nous, même lorsque nous lui faisons face ?
La mort, en vérité, est vie.
Elle n’arrive pas à l’improviste.
À chaque instant, pour vivants que nous soyons, elle survient au-dedans de nous. Chaque goutte de salive, chaque larme, chaque perle de sueur contient des cellules mortes. Nous les éliminons dans un adieu sans cérémonie.
Les globules rouges naissent, vivent et meurent par millions dans notre sang, à notre insu. Et de même des globules blancs. Les cellules de chair et de graisse, celles du foie et des intestins, toutes sont de courte durée. Elles naissent et meurent, remplacées par d’autres qui mourront elles aussi. Et ainsi de suite… Leurs cadavres sont ensevelis dans les glandes ou bien éliminés par excrétion, dans le calme et le silence, et nous ne ressentons rien de ce qui s’est passé.
À chaque respiration, l’oxygène pénètre, tel du gaz butane, dans le fourneau du foie. Il y brûle une certaine quantité de chair, produisant la chaleur nécessaire pour cuire une nouvelle quantité de chair que nous ajoutons à notre masse corporelle.
Cette chaleur est la vie.
Mais elle est aussi combustion. Elle est indissociable de la mort. La destruction est inhérente à sa nature.
Chacun de nous ressemble à un cercueil marchant sur deux jambes.
Comment prétendre alors que la mort vient nous surprendre ?
Chacun de nous porte en permanence son cadavre sur les épaules.
Les pensées naissent, éclosent et s’épanouissent dans notre tête. Puis elles s’étiolent et tombent… Les sentiments s’allument et s’enflamment dans notre cœur. Puis ils se refroidissent… Notre personnalité brise son cocon progressivement, dans une mutation continue d’une forme à l’autre. Spirituellement, moralement et physiquement, nous mourons à chaque instant.
Il serait pourtant plus exact de dire que nous "vivons", physiquement, moralement et spirituellement. Car il n’existe pas la moindre différence entre la mort et la vie. La vie est l’œuvre de la mort.
Les feuilles poussent aux branches de l’arbre. Elles se flétrissent, meurent et tombent. D’autres poussent à leur place. Puis d’autres encore… L’arbre est dans cette constante activité.
Le présent est aussi le cadavre du passé, indissociablement.
Me mouvoir, c’est être à la fois présent à un endroit et absent d’un autre. Ainsi seulement je progresse et me déplace, les choses progressant avec moi.
La vie n’est pas dans un état d’équilibre. Elle est tension-distension, lutte entre deux contraires. Elle est un essai sans cesse répété, sans cesse infructueux, de conciliation entre ces contraires, dans un ensemble de constructions fragiles qui ont besoin elles-mêmes d’être conciliées entre elles… Essai qui se répète une fois, une nouvelle fois, de nombreuses fois, indéfiniment, sans jamais réussir, sans jamais parvenir à un quelconque état de stabilité.
La vie n’est pas dans l’équilibre mort-vie. Elle est faite de l’affrontement et de la lutte entre ces deux éléments. Tantôt l’un prend le dessus, tantôt l’autre…
La vie est un état critique. Elle est tension.
Nous goûtons à la mort à chaque instant. Nous la vivons… Cela ne nous trouble pas, au contraire ! Par cette mort qui est en nous, nous sentons que nous existons. Nous nous conquérons nous-mêmes. Nous nous saisissons de notre être et nous en jouissons.
Cela ne nous suffit pas. Nous nous lançons dans un autre combat avec notre société. Nous pénétrons dans une mort et une vie d’un autre ordre, sur un plan plus large, là où s’affrontent des sociétés, des systèmes, de grands ensembles humains.
À travers ce combat de plus grande envergure, nous prenons progressivement conscience de ce que nous sommes : non seulement des êtres liés à une multitude de cellules qui naissent et meurent dans notre corps individuel, mais encore des êtres tributaires de groupes humains qui naissent et meurent dans le corps de l’entière société.
En nous, la mort survient à des niveaux supérieurs.
La mort est donc un événement persistant et tenace… un événement qui frappe l’homme en pleine vigueur et les sociétés dans leur prime jeunesse.
Elle fait partie de la trame de l’être humain. Elle est dans son corps, en la moindre pulsation de son cœur, aussi exubérant de santé soit-il.
La vie jaillit de la mort. C’est par elle qu’elle prend la forme que nous ressentons et vivons, car ce que nous ressentons et vivons est l’effet de deux forces conjuguées – l’être et le néant – qui agissent tour à tour sur l’être humain dans un va-et-vient de tension-distension.
Comment expliquer alors la stupéfaction qui nous frappe lorsque l’un d’entre nous vient à mourir ? Pourquoi cette nouvelle nous semble-t-elle étrange, absurde, incroyable ? Pourquoi restons-nous interdits devant l’événement, avec le sentiment d’être trompés par nos yeux, nos sens, notre raison ?
Ensuite, après avoir détourné notre regard et chassé de notre esprit tout ce dont nous avons été témoins, nous allons notre chemin. Nous n’avons accompli, pensons-nous, que notre devoir. Une politesse, une simple formalité. C’est chose faite et nous en sommes quittes.
Pourquoi ne prenons-nous pas au sérieux cet événement ?
Pourquoi trembler de frayeur lorsque nous y pensons ? Pourquoi cette consternation lorsque nous admettons ce qui s’est passé ? Pourquoi notre vie est-elle toute bouleversée lorsque nous tenons compte de l’événement et que nous le prenons en considération ?
En fait, il s’agit là de la seule fois où nous sommes témoins directs de la mort. La mort qui survient à l’intérieur de nous-mêmes, nous ne la voyons pas. Nous ne voyons pas les globules sanguins au moment de leur naissance et de leur mort, ni les cellules lorsqu’elles disparaissent, ni la lutte à mort entre les microbes et notre organisme.
Les cellules de notre corps sont invisibles au moment où elles périssent. Tout ce qui se passe en nous se déroule dans les ténèbres… Pendant ce temps, nous dormons sur nos deux oreilles ; notre cœur bat de manière rythmée ; notre respiration se poursuit, régulière et calme.
La mort s’infiltre à pas de voleur sous le manteau de la nuit. Elle passe sur nos têtes, blanchissant un à un tous nos cheveux, sans que nous nous en rendions compte. Elle rampe, empruntant le sillage de la vie.
L’arbre perd ses feuilles, l’une après l’autre. Mais il reste droit, toujours vert apparemment, toujours en pleine vigueur… jusqu’au moment où la bourrasque fait rage. Elle le déracine et l’abat en travers du chemin. Alors seulement apparaît son aspect lamentable et pitoyable, avec ses branches desséchées et nues, ses racines pourries, ses feuilles jaunies. C’en est fini ! Ce n’est plus un arbre, mais autre chose. L’arbre est devenu du bois.
Voila ce qui se passe lorsque, sous nos yeux, un homme tombe raide mort. Ce n’est plus un homme, apparemment… Un accident étrange, à ce qu’il nous semble, survenu à l’improviste, sans crier gare… Soudainement, l’homme n’a plus le moindre souffle de vie.
Et la raison de commencer à questionner :
Disparaîtrai-je moi aussi subitement, totalement, comme cet homme ?
Et comment, alors que je ne ressens absolument rien en moi qui laisse présager une telle fin ?
Comment cela peut-il arriver, alors que le désir bouillonne en moi, que je suis débordant de volonté ? Que dis-je ! Alors que je suis la plénitude même…
Comment la plénitude peut-elle se muer en vide, en gouffre béant ?
Moi ?!...
Moi qui englobe le monde d’ici-bas ? Comment disparaîtrais-je ainsi ? Comment pourrais-je être englouti par ce misérable monde ?
Moi ?!...
Moi… un mot chargé d’électricité, comme la lumière par laquelle toute chose est visible, mais qui ne peut être vue. Un mot supérieur à tout autre, au-dessus de toute vérité. Un mot par lequel les vérités sont ce qu’elles sont.
Un mot qui dépasse toute chose, qui me dépasse moi-même, car c’est lui qui me voit et me perçoit.
Un mot diffusant sur toute chose sa radieuse lumière…
Là où m’apparaît le déchirant spectacle d’un homme qui meurt, le Moi est là, en spectateur, dominant la scène, de même qu’il domine la nature avec ses lois et ses phénomènes.
Et ce Moi mourrait ?!...
Moi ?... c’est-à-dire ?...
Qui meurt ?
C’est une partie de moi-même. C’est l’un de ces spectacles qui, par millions, me traversent l’esprit. Et je mourrais moi aussi ? Comment ?
L’interrogation ne tarde à se changer en un atroce désarroi où la logique, prise dans l’engrenage de son autodestruction, se heurte à d’irréductibles aberrations.
D’où l’éternel problème.
L’énigme de la mort.
Une énigme surgissant de l’attitude de la raison lorsque celle-ci, du contact direct avec la mort, tire immédiatement la conclusion de sa propre mort, elle qui élabore, systématise, explique et éclaire toute chose.
Elle revient pourtant à la charge :
Non !...
Ceux qui meurent, ce sont les autres ! L’histoire entière ne dit rien de "ma" mort.
Les objets sont susceptibles de changement et de substitution. Ils naissent, se détériorent et disparaissent.
Ce sont les autres hommes qui meurent. Mais moi ? Ce Moi dont aucun précédent n’annonce la mort ?
Le Moi-sujet est d’une autre matière que tous ces "objets". C’est pourquoi je puis m’en emparer, les saisir, les comprendre. Mais m’emparer de moi-même, me saisir et me comprendre, cela m’est impossible.
Le Moi est hors de portée pour qui que ce soit, y compris pour moi-même. Il échappe aux lois et aux circonstances de la vie.
Tel est bien le cercle vicieux.
Une porte reste ouverte néanmoins, laissant entrer la philosophie et permettant à la réflexion de s’immiscer. Mais cette porte est étroite, très étroite. Elle donne sur des souterrains, pour la plupart sans issue, que la pensée entreprend d’explorer.
Aventure inquiétante, terrifiante ! Captivante pourtant !
Quoi de plus captivant en effet que la vie et le destin ?
D’où venons-nous ?
Où allons-nous ?
Et comment ?
CONTREBANDE
L’amour est un joli conte…
La mort en est l’auteur.
La vie est chaleur, combustion. Ayant pour trame la mort, elle couve en son sein la destruction.
Tout en marchant, nos corps se disloquent. À tout moment, quelque chose se désagrège de notre personne.
Chaque fois qu’elle est en pleine ardeur, notre vie, en même temps, se consume.
Le néant est enfoui au cœur même de l’existence. Il se cache dans nos corps, nos sensations, nos sentiments.
La peur, le doute, l’hésitation, l’angoisse, la paresse, la lassitude, l’affliction, le désespoir : autant de temps morts dans nos sentiments, des sensations portant la marque du néant et n’ayant d’autre explication que la faille inhérente à notre constitution. La faille est là. Nous la sentons. Nous prenons peur. Nous sommes inquiets, anxieux.
Nous nous penchons au-dedans de nous-mêmes pour scruter cette faille, quand bien même il n’y aurait rien de conscient dans cette introspection. Nous ne nous en souvenons qu’à l’instant où l’on nous annonce : Untel est mort !
Mort ?!... Comment ? Il était encore parmi nous hier soir, jusqu’à minuit. Comme c’est étrange !
Nous nous mordons les lèvres. Puis nous oublions tout, et nous retournons à notre vie routinière.
Cependant, au-dedans de nous, notre regard reste fixé sur cette faille. La même angoisse diffuse continue de nous étreindre.
Pour chacun d’entre nous, la mort crée un malaise, une interrogation. Elle est source de stupéfaction, d’angoisse, de frayeur.
Pour ce qui concerne l’univers, il en va autrement. Dans ce cas, en effet, la mort est une nécessité, un avantage, un bien. Lorsque, de loin, nous observons la mort et la vie à l’œuvre dans l’univers, elles nous apparaissent comme les deux éléments d’une même réalité. La mort semble être le complément de la vie. Elle ressemble au jardinier qui arrache les mauvaises herbes, qui égalise et bêche sa terre pour faire place aux petites pousses délicates et permettre à leurs fruits de percer.
Elle ressemble au peintre qui, d’un coup de pinceau, efface un trait de son tableau pour en faire ressortir un autre, meilleur que le premier. Elle ressemble à un créateur travesti en dévastateur. Elle abat le mur du corps, parce qu’au-delà du mur, sourd l’eau de la vie.
Essayez de vous imaginer notre monde sans la mort… depuis Adam ! Et cet entassement d’êtres créés qui ne mourraient pas ! Les hommes… les mouches… les grenouilles… la végétation… les vers… tout cela s’amoncelant, s’amoncelant encore, dans un amas sans cesse grandissant, jusqu’à obscurcir la face du soleil ! La vie ?... L’asphyxie plutôt !
L’être vivant n’aime que lui-même. Il aime le petit instant qu’il vit. C’est pourquoi il hait la mort.
La mort, pourtant, aime tous les instants. Elle aime le temps, l’avenir… Ainsi, tour à tour, les humains passent comme de la sciure au travers du crible de la mort. Sur leurs cadavres, d’autres s’élèvent, meilleurs que leurs devanciers. Et ainsi de suite…
Comme pour un montage, la mort manie les ciseaux, en déroulant le film de l’existence. Elle y découpe quelques brèves séquences de réalité.
La mort crée la réalité des choses inanimées ; celle aussi des êtres vivants.
Les choses inanimées sont limitées (c’est pourquoi l’œil peut les capter). Elles sont limitées en longueur, en largeur et en profondeur. Sinon, elles s’étendraient à perte de vue. Elles seraient insaisissables, inexistantes.
C’est leur finitude qui les fait être. Or, la finitude signifie la mort.
Êtres humains, animaux, plantes, minéraux, tous les êtres que renferme l’univers sont finis et limités. La mort les ronge de tous côtés. Elle les élague… En même temps, elle les met en relief et les fait exister. Elle les crée.
La mort est un avantage et un bien pour l’univers entier. C’est par elle que les choses existent et que les créatures sont brûlantes de sensibilité et de vitalité.
Mais elle est le pire des maux pour l’homme pris en particulier : pour toi… pour moi. Car nous sommes pour elle comme des taxes à payer pour la construction. Elle nous immole en holocauste sur l’autel de l’être.
Nous n’entendons rien à pareil sacrifice. Nous ne pouvons d’ailleurs rien comprendre, car c’est une monstruosité : un sacrifice qui signifie notre perte, notre mort !
Nous vivons au cœur de notre tragédie personnelle et nous voyons la mort comme un gouffre béant sous nos pieds. Nous nous cramponnons à tout ce que nous trouvons autour de nous : notre mère, notre épouse, nos enfants, nos amis.
Cette main que nous tenons, nous ressentons pour elle de l’affection, de l’amour, de la tendresse. Nous nous agrippons. Elle peut nous sauver du précipice qui dévale à pic devant nous.
Nous enlaçons la femme qui nous tend les bras en nous offrant son cœur et son corps, et nous dansons, comme un pont flottant au-dessus du fleuve du vide. Nous accourons vers elle pour tenter d’échapper au danger. Dans ses bras, nous ressentons la folie du plaisir et l’ivresse des sens. Nous avons l’impression de renaître, de ressusciter, d’échapper au destin.
Et nous mourons… après avoir semé notre propre image dans le corps d’une femme, après avoir passé en fraude une partie de notre être le long de ce joli pont de chair et de sang qu’elle nous a tendu, toute souriante.
L’amour dans son ensemble est un joli conte… dont l’auteur n’est autre que la mort ! Non seulement l’amour, mais encore les affections, les désirs, les craintes, les espoirs, les vagabondages de l’imagination, la pensée, l’art, la morale… Toutes ces valeurs sont redevables à la mort de leur existence.
Donnez-moi n’importe quel exemple de qualité morale, je vous montrerai que la mort y est sous-jacente.
La valeur du courage consiste en ce qu’il défie la mort.
Celle de la fermeté, en ce qu’elle s’expose à la mort.
Et ainsi de toute qualité morale : sa force est de faire front à un obstacle qui lui résiste. Par contre, elle s’écroule, entraînant avec elle son contenu, lorsqu’elle n’a plus, en face d’elle, aucune résistance.
L’artiste, le philosophe et l’homme religieux se tiennent tous les trois à la porte de la mort. Le philosophe tente de trouver une explication et l’homme religieux, une voie menant à la paix intérieure. Quant à l’artiste, il est en quête d’une voie conduisant à l’immortalité. Il cherche à laisser à la porte un enfant illégitime qui perpétue son nom : une œuvre musicale, une statue, un conte, un poème.
La mort… la surprenante mort nous crée tous.
Si nous étions immortels, nous ne ressentirions pas l’amour. Qu’est-ce, en effet, qu’aimer sinon s’agripper, s’accrocher à la vie avec frénésie, et tenter de la passer en fraude dans le ventre d’une mère, comme pour une contrebande de drogue.
Nous n’aimerions personne si nous étions immortels. Nous n’aurions aucune raison d’engendrer. Nous nous suffirions à nous-mêmes, n’ayant personne à aimer que nous-mêmes, sans besoin aucun de religion, d’art, de philosophie ou de morale.
Dans une société d’immortels, la morale n’aurait aucune justification. Elle est en effet ce béton armé avec lequel nous consolidons nos maisons délabrées et maintenons debout nos temples menaçant ruine. Si nous étions immortels, sans connaître ni maladie, ni mort, ni décrépitude, ni atteinte du mal, de quelle nécessité serait alors la morale ?
Tout ce qui est beau, bien ou bon dans notre société provient de cette faille : la mort.
Et de même pour tout ce qui est beau dans notre humanité.
Notre vie est inséparable de notre mort. Chacune est conditionnée par l’autre.
Pour être plus proches de la réalité, disons qu’il n’existe pas deux états - la vie et la mort -, mais un seul : le devenir qui, renfermant la vie et la mort, maintient leur mutuelle contradiction au fond de notre être.
État mouvant, palpitant du continuel passage de la vie à la mort et de la mort à la vie. État entretenant sans cesse et simultanément les deux germes : celui de sa croissance et celui de son anéantissement.
Aucune trêve entre les deux. Aucun équilibre. Mais un combat, une tension, une lutte sans merci, semblable à ce qui se passe en électricité lors de la jonction du pôle négatif et du pôle positif, à savoir un jaillissement d’étincelles ainsi qu’un dégagement de chaleur et de lumière. Chaleur de l’affection et lumière de la conscience qui s’emparent de l’esprit de l’homme engagé dans le combat entre les pôles négatif et positif de son être…
Dans ce combat, l’élément positif semble plus fort que le négatif. La vie semble dominer, progresser, vaincre.
Belles paroles que tout cela… mais qui, en fin de compte, n’enjolivent pas la mort à nos yeux.
Ces propos ne servent à rien. Ils ne constituent même pas des excuses pour les œuvres d’Azrâ’îl, l’ange de la mort, ces œuvres fussent-elles au profit de l’univers. Qu’avons-nous à faire avec l’univers ? Chacun de nous est, à lui seul, un univers. Et Azrâ’îl viole ce qu’il y a de plus sacré en nous : notre âme, la tienne, la mienne.
Le plus beau moment de la vie est celui où je dis : c’est moi qui ai fait, proposé, réalisé, inventé ceci ou cela. Moi… Oui, moi !
Dans mon existence, dans la tienne, il n’est rien de plus précieux que ce petit mot : MOI ! Comment imaginer alors de "je" mourrai ?...
Je puis causer la mort, tuer, me suicider.
Comment est-ce possible que la mort soit l’une des mes inventions et qu’en même temps, j’en sois l’une des victimes ?
Où est la véritable énigme ?
Est-ce la mort ?
Ou bien ce mot si court : MOI ?
MOI
De l’extérieur, le Moi a ses limites,
une hauteur que ne dépasse pas mon corps…
Le Moi intérieur n’a, pour le limiter,
ni hauteur, ni profondeur.
MOI…
Un mot magique, unique au monde.
Un mot qui est une mélodie.
Toute phrase qui le contient devient, par lui, utile et importante.
Tout sujet où il intervient devient le sujet de l’heure, parce qu’il s’agit alors de "mon" sujet à moi, de "mon" argent, de "mon" bien-aimé, de "mon" esprit, de "mon" cœur…
Mais qui suis-je, moi ?
Quelqu’un d’entre vous a-t-il jamais tenté de se poser cette question : Qui suis-je ?
Je suis Untel !
C’est-à-dire ?
Untel, fils d’Untel !
Oui, mais ?
Ce ne sont là que des mots, sans plus. Des symboles, des signes indiquant ce que je suis en réalité.
Bien ! Mais que signifie ce "en réalité" ?
C’est ici que commence l’énigme : QUI suis-je ?
J’essaie de saisir mon être, de le découvrir, de le scruter comme j’examine cet encrier devant moi. Et je constate qu’il s’agit d’un être sans fond, ouvert de l’intérieur sur des possibilités infinies. Je jette un caillou dans ce puits intérieur, mais je n’entends rien. Le caillou descend, descend toujours, vers des profondeurs sans fin.
De l’extérieur, le Moi a ses limites. Ma hauteur, par exemple, s’arrête à 1 mètre 70, une dimension que ne dépasse pas mon corps. Mais le Moi intérieur n’a, pour le limiter, ni hauteur, ni profondeur. Il est constitué d’une suite de profondeurs conduisant à d’autres profondeurs : des pensées, des imaginations, des sensations, des désirs ne finissant que pour recommencer, comme jaillissant d’une source intarissable ; des profondeurs en perpétuel changement, en transformation continuelle… Une partie de ce Moi émerge en surface pour constituer ma personnalité ; l’autre attend son tour, dans l’ombre.
Le Moi extérieur se transforme lui aussi. Au contact de la réalité, sa première écorce est arrachée. Une autre, issue de mon intellect caché, prendra la place.
Chaque fois que je capte un état de cette évolution et que je me dis : Voici mon Moi !, cet état ne tarde pas à m’échapper, pour être remplacé par un autre qui est, lui aussi, ce Moi.
Entreprise déconcertante !
J’observe le monde autour de moi, et je constate que j’y suis tel un canard flottant à la surface de l’eau : il nage, mais ses plumes ne se mouillent pas ; l’eau ne fait que glisser sur lui, comme s’il s’agissait pour lui d’autre chose, d’un élément étranger.
Je suis lié au monde et distinct de lui en même temps.
Il entre dans ma constitution par le logement, la nourriture, mes liens avec autrui. Mais il n’adhère pas à moi. Il éveille mes sentiments et suscite mon intérêt, un point c’est tout ! Ma relation au monde est à la mesure de cet intérêt. Mais dès que celui-ci s’estompe, je me sépare du monde comme le canard secouant l’eau de dessus ses plumes, une fois atteinte la berge.
C’est de mon propre gré que j’étreins le monde. Je lui consacre mon attention, ma personne. Je l’adopte et entretiens avec lui des relations d’amitié tant qu’il est… Moi ! Mais dès que s’évanouit cette relation égocentrique, je reviens vers moi-même.
Et pourtant, je ne suis pas à l’abri de la banalité de l’existence, de la déchéance où croupissent les humains.
Parfois, le monde extérieur se joue bien de moi pour m’absorber momentanément. J’exécute ce que me demande le rédacteur en chef de la revue où je travaille. J’accomplis ce que m’ordonne le directeur de l’hôpital où j’exerce comme médecin.
Je me plie à la routine de l’habitude, de la coutume, de la politesse. Je me perds en palabres inutiles. Je me dissimule derrière les problèmes quotidiens. Je me cache derrière les autres en disant : Que voulez-vous que j’y fasse ? On me demande de me comporter ainsi, comme tout le monde.
Dans des situations de ce genre, je me perds moi-même. Mon Moi m’échappe. Je deviens un objet parmi tant d’autres, comme cette chaise, cet arbre, ce livre. Je perds cette virginité qui me différencie de toute autre chose, qui me rend unique en mon genre, qui fait de ma personne un Moi : Untel, fils d’Untel.
Je ne suis pas conscient de ces moments-là. Ils semblent effacés de ma vie, comme des laps de temps réservés à la mort.
Ma liberté me torture. Dès que je choisis, je suis prisonnier de mon choix. Ma liberté se mue en servitude et en responsabilité. Une responsabilité dont je ne puis m’exempter à bon compte, car c’est devant ma conscience que je suis responsable, face au choix que j’ai fait.
Choisir : c’est le seul chemin qui s’offre à moi, inéluctablement, à chaque instant. Ne pas choisir, c’est encore choisir, d’une manière ou d’une autre, et je dois en payer le prix.
L’amour que je ressens me harcèle. Je voudrais posséder ma bien-aimée, l’assimiler à moi-même, accaparer sa personne, son esprit et son corps. Je voudrais qu’elle devienne… Moi ! Or c’est impossible, car elle aussi possède son Moi propre. Elle aussi est une personne libre, au même titre que moi.
Nous pouvons nous enlacer, confondre nos lèvres dans un baiser, partager nos vérités et nos secrets en des moments de radieuse félicité. Mais ensuite, chacun de nous deux va son chemin, emportant avec lui son secret.
Tout ce que nous pouvons faire, c’est ouvrir nos fenêtres sur l’extérieur. Mais il nous est impossible de déménager pour aller habiter une autre demeure.
Notre esprit est un mystère, et notre personne, un saint des saints.
Tagore nous dit que Dieu poste tous ses soldats à la porte de notre demeure intérieure, mais qu’Il ne permet à aucun d’entrer, car cette demeure est sacrée. Dieu l’a interdite à qui que ce soit. Il l’a créée libre comme l’oiseau sur la branche.
Qu’y a-t-il derrière la porte ?
Qu’y a-t-il au-dedans de moi ?
Une volonté ! Une volonté infinie, n’ayant d’autre limite qu’elle-même. Une volonté libre, créatrice, inventrice, spontanée, jaillissant naturellement. Je la perçois sans la connaître ; je l’assume sans la comprendre, parce qu’elle m’échappe chaque fois que je tente de la cerner, comme le sommeil me fuit dès lors que je cherche à le sonder et à l’analyser… C’est peut-être dû au fait que la volonté est première, plus que ne le sont la raison et la réflexion pour lesquelles elle ne peut être objet. C’est au contraire la raison qui est l’objet, la servante de la volonté, un moyen pour elle d’atteindre ses buts.
Je veux ! Et la raison me justifie l’objet de ma volonté, non le contraire.
Tout est soumis à la volonté. Tout est secondaire par rapport à elle.
Lorsque je crée et invente, quand je ressens que je me crée moi-même en même temps que j’invente mes pensées et mes valeurs, lorsque je découvre le monde et que je fabrique des raisonnements, j’ai le sentiment de pousser le monde devant moi, comme une charrette… Aux heures où la mort fait son œuvre en moi, lorsque je tombe dans le précipice de l’habitude, de la monotonie, de l’imitation servile, des convenances et de la routine, ma volonté se dérobe. Je sens alors que c’est le monde entier qui me pousse, comme une charrette, devant lui.
Je sens que la volonté de mon cheval peut me faire dévier de mon chemin et changer d’itinéraire.
Je sens que l’œil de mon voisin m’incommode, tel le Regard divin.
Rien de plus imposant en ce monde que la volonté.
La situation financière, le milieu et l’hérédité n’éliminent pas la volonté. Jamais ils n’effacent la liberté. Ces circonstances influent toutefois sur la volonté, sur la manière qu’elle a de s’exprimer.
C’est seulement au moment de l’action qu’un combat s’engage entre moi et la situation qui me conditionne. Autrement, chacun des deux adversaires que nous sommes a une existence indemne de toute contamination.
Je suis libre. Ma liberté est une réalité, au même titre que toutes les circonstances qui créent mon environnement.
Mais qu’est-ce que la volonté ?
Il ne se trouve pas de mots pour la décrire ou l’analyser, parce qu’elle les surclasse tous. Elle les renferme et les surpasse tous. Toute description la concernant apparaît comme défectueuse… Il en va d’elle comme de l’amour : elle se vit ; elle ne se décrit pas.
C’est ce qu’affirmait le mystique Abû l-Barakât al-Baghdâdî, « Rien de plus manifeste qu’elle ; rien de plus caché. »
La meilleure manière de la connaître, c’est de la mettre en pratique, car elle est la clé magique à l’aide de laquelle nous pénétrons l’univers entier.
Et pourtant, moult questions continuent de nous venir à l’esprit :
la volonté existe-t-elle dans le temps ?
palpite-t-elle comme le cœur ?
croît-elle comme le corps ?
est-elle sujette à la succession des instants ?
cesse-t-elle comme les états d’âme ?
se propage-t-elle comme la lumière et l’électricité ?
se diffuse-t-elle comme la chaleur ?
Autant de questions débouchant sur une autre énigme : celle du temps.
Qu’est-ce que le temps ?
Est-ce le mouvement de l’aiguille indiquant les secondes, les minutes et les heures ?
Est-ce l’heure officielle donnée par l’horloge de l’université ?
Est-ce la liste des chiffres, publiée par l’observatoire, qui indique les heures du lever et du coucher de soleil ainsi que celles de la prière rituelle ?
Ou bien quelque chose d’autre, un temps que chacun d’entre nous vit pour son compte, au-dedans de lui-même, et sur lequel il règle son existence ?
Avec ce lot de questions, nous parvenons à une zone où la brume s’intensifie et où la vue devient difficile.
Il nous faut donc chercher en profondeur.
Des feuilles au tronc, du tronc aux racines, nous descendons, fixant notre attention sur ce qui se trouve sous l’écorce et le bois : la sève qui monte dans les plantes, répandant en elles la vie.
L’anatomie des mains et des pieds ne nous intéresse plus. Nous commençons à étudier le mouvement comme tel. Nous cessons de mesurer la force musculaire pour ne plus nous occuper que de la seule volonté.
Nous sommes parvenus au bloc moteur où est situé le carburateur, source de toute l’énergie.
Et là, dans l’ombre, s’entrechoquent les idées, les théories et les doctrines…
LE TEMPS
L’heure de l’horloge t’indique un temps inexact.
Le temps véritable qui est le tien,
cherche-le dans les battements de ton cœur,
dans les frémissements de ta sensibilité.
Tout, en ce bas monde, court à perdre haleine.
Le soleil se lève et se couche.
Les astres évoluent dans leur sphère céleste.
La terre a un mouvement de rotation sur elle-même.
Les vents soufflent dans les quatre directions.
Les torrents dévalent du haut des montagnes.
Les sources jaillissent des entrailles de la terre.
Plantes, animaux et humains, tout est en perpétuel mouvement.
Les atomes des minéraux suivent leur orbite à une vitesse vertigineuse.
Les phénomènes naturels traduisent tous un mouvement : l’électricité, le son, la lumière, la chaleur… L’univers entier se dilate comme une bulle de savon ; il envahit toute portion de l’espace.
La matière est en état d’expansion, d’oscillation et de mouvement. D’où l’affirmation d’Einstein : la matière est pourvue d’une quatrième dimension en plus des trois que nous connaissons, à savoir le temps, le temps lié à l’espace, l’espace-temps.
La matière est semblable à l’animal, avec sa hauteur, sa largeur, son épaisseur, son âge. La durée est l’une de ses composantes. Le temps intervient dans la texture de la matière comme dans celle de l’être vivant.
Mais qu’est-ce que le temps ?
Est-ce l’heure indiquée par l’horloge de l’université ? le calendrier accroché au mur ? la table chronologique des saisons et des jours ?
Nous nous souvenons encore de l’avertissement du surveillant lors de l’examen, au terme de l’année scolaire : « Il vous reste une demi-heure ! »
Nous nous remémorons le trouble que nous ressentions lorsque nous comparions la feuille des questions et celle de nos réponses, et que nous fixions la montre dans la main du surveillant : « Il vous reste une demi-heure ! »
Cela ressemblait pour nous à une condamnation à mort, ou au contraire à une remise en liberté.
Pour tel ou tel d’entre nous, la demi-heure était très courte, plus courte qu’une demi-minute, parce que, devant lui, la copie était encore toute blanche… parce qu’il continuait à chercher et à se torturer l’esprit.
Pour d’autres au contraire, ce temps était long et fastidieux, plus long qu’une demi-journée, parce que leur devoir était terminé.
Et pourtant, c’était bel et bien un même temps qu’indiquait la montre du surveillant, mais chacun de nous l’interprétait à sa façon. Chacun avait des minutes sa propre appréciation, différente de celle des autres.
La clé de l’énigme est là !
Le temps n’est pas séparé de nous comme le sont cet arbre, cet encrier, ce livre. Ce n’est pas un ressort à l’intérieur d’une montre. Il fait partie de nous-mêmes.
Chacun de nous a son temps propre.
Ce sont nos affections et nos préoccupations qui nous donnent l’heure vraie. Ce sont elles qui rallongent, raccourcissent ou mesurent avec exactitude le temps.
Nos joies font de nos heures de brefs instants.
Nos souffrances font de nos instants des moments interminables, longs et pesants comme des années, si ce n’est davantage.
Notre appréciation de la vitesse et de la lenteur ne dépend pas de l’horloge, mais de ce que nous ressentons en nous-mêmes.
L’horloge nous indique un temps inexact. Et de même pour le calendrier qui divise notre vie en jours, mois et saisons. Ou encore pour l’histoire qui la divise en passé, présent et futur. Notre vie et notre temps intérieur sont inséparables.
Notre vie est un long et perpétuel « maintenant », accompagné d’un continuel sentiment de présence. C’est à travers ce présent que nous en venons à connaître le passé… Lorsque, dans l’instant que nous vivons, nous avons souvenance de quelque événement, nous avons recours au mot « passé ». S’il s’agit d’un sentiment d’expectative, nous utilisons le mot « futur ». Mais toutes ces sensations sont elles-mêmes du « présent ».
Il est illusoire de vouloir diviser le temps en passé, présent et avenir, car ces trois « instants » s’interpénètrent comme la nuit et le jour qui pointe à l’horizon.
Il revient à l’attention de donner une spécification à l’instant dans la perception que nous en avons.
C’est elle qui souligne d’un trait certains de nos sentiments, certaines de nos sensations, de telle sorte que nous imaginons nous arrêter un instant. Mais il n’y a en fait aucune pause. Nous vivons dans un état de perpétuelle effervescence intérieure, sans la moindre interruption.
Le temps extérieur, celui des montres et des réveille-matin, est un temps menteur et trompeur, car il nivelle tous les instants. Il les réduit à de simples chiffres sur un cadran.
Une heure… deux heures… trois heures : une aiguille qui bouge, rien de plus ! Un déplacement de quelques millimètres sur le cadran, des positions différentes… Cela n’a rien à voir avec le temps.
Le temps véritable est au-dedans de nous. Il est ce remous continuel où un instant n’équivaut jamais à un autre, qu’il soit petit, grand ou insignifiant.
Il ne se répète jamais, parce que tout instant renferme simultanément le présent et la totalité du passé. À tout instant vient se greffer un nouveau surplus d’expérience et de vie, si bien que la vie elle-même ne peut se répéter. Elle croît sans cesse, comme le fleuve dont les eaux grossissent, jamais semblables à deux moments successifs.
Le monde au-dedans de nous-mêmes est très différent de ce qu’il est à l’extérieur.
Le monde extérieur est multiple, divisé en parties séparées et attenantes les unes aux autres. Nous pouvons y discerner des unités qui se répètent.
Au-dedans de nous, il en va tout autrement. Le monde intérieur est en perpétuelle ébullition. Aucun instant n’y ressemble à un autre. Une impression ne se répète pas deux fois. Les moments n’y sont pas ajoutés les uns aux autres. Ils se suivent, se succèdent, mais en s’interpénétrant dans une unité indivisible, à savoir notre vie.
Il y a donc deux sortes de temps : un temps extérieur qui nous apparaît comme une succession d’instants (lever et coucher du soleil, midi et après-midi, heures et minutes) et un temps que nous percevons intérieurement sous la forme d’une effervescence caractérisée par la durée, la permanence et la continuité.
Nous percevons le temps extérieur par notre intellect. Nous le connaissons grâce à l’analyse, à la mesure et au calcul. Nous le traduisons au moyen de chiffres.
Quant au temps intérieur, nous le percevons directement, sans aucun intermédiaire, dans une exploration intime de notre être.
Voilà pourquoi nous affirmons que le temps intérieur est le vrai temps, où la vérité nous apparaît dépouillée, sans intermédiaire ni aucun symbole.
Cette perception est identique à celle que nous avons du mouvement. Lorsque nous levons le bras, nous sentons le mouvement que nous lui donnons. Notre perception est intérieure, directe, sans la médiation du regard. Mais celui qui nous observe de l’extérieur a besoin, lui, de suivre des yeux les mouvements de notre bras. Il doit, avec son intellect, analyser ces mouvements pour en conclure que nous levons le bras.
Notre connaissance est supérieure à la sienne, car nous savons directement ce qui se passe en réalité.
C’est grâce à une telle connaissance que nous avons découvert le temps, notre temps véritable.
Mais notre vie n’est pas vécue entièrement dans ce temps véritable. Nous ne vivons pas toujours au-dedans de nous-mêmes. Nous vivons aussi en société. Nous sortons, nous nous mêlons aux autres, nous échangeons des services, nous commerçons, nous parlons, nous prenons, nous donnons…
Il nous faut donc nous soumettre à l’autre temps, celui des heures. Nous sommes astreints à des rendez-vous, liés à des lieux de rencontre.
Nous cherchons ce qui nous est commun en vue de nous comprendre mutuellement, et pendant ce temps, nous perdons l’essentiel.
Les coutumes, les traditions et les préjugés éliminent la pureté originelle qui est en nous. Ils détruisent le Moi profond où réside notre mystère, notre vérité…
Nous entrons dans la cohue, après avoir revêtu une identité empruntée aux coutumes et façons de faire, en vue d’épater la galerie.
Avec le temps, prend forme en nous un Moi social vivant de préjugés, d’habitudes héréditaires et d’aspirations banales qui n’ont rien de personnel.
Ce Moi superficiel et bavard consacre tout son temps aux condoléances, aux félicitations, aux politesses, aux congratulations, à des mesquineries. Il use sa vie dans des relations futiles semblables à ces moyens de communication qui vous conduisent de porte à porte, mais sans relier entre eux les cœurs.
Ce Moi insignifiant est autre que le Moi profond dans lequel nous pénétrons lors de moments de solitude lorsque, nous découvrant nous-mêmes, nous parvenons à la connaissance de ce que nous sommes en vérité.
Le Moi superficiel est rigide comme un corps. Ce sont les instincts et les contraintes sociales qui le régissent.
Il ressemble à ces lieux d’aisance pour l’esprit où nous venons déverser notre fainéantise, notre anxiété et notre ennui. Nous y tuons le temps avec de stupides et banales occupations : nous grignotons des pépins, nous jouons au trictrac… Notre vie durant, nous oscillons entre ce Moi superficiel et notre Moi profond, dans un perpétuel va-et-vient. Le temps des heures nous accapare une grande partie de notre journée, pris que nous sommes par nos fonctions ou nos occupations machinales et routinières.
Mais peu nombreux sont les moments de lumière où nous vivons intérieurement, dans l’intensité de notre temps véritable. Moments d’ivresse que ceux-ci… Nous sommes alors rayonnants de bonheur, ou bien tremblants d’angoisse. Puis la curiosité et le bonheur nous envahissent. Et nous accédons à la vérité et à la pureté de notre être.
Rares sont les expériences personnelles où nous faisons une telle découverte.
La première est celle de l’amour, lorsque nous découvrons la femme qui bouleverse notre vie, quitte à chambouler nos façons de faire et de penser. Notre existence est changée du tout au tout, au point d’apparaître comme une vie nouvelle et merveilleuse.
Autre cas : l’expérience de l’art, quand l’inspiration s’empare de nous. Nous avons l’impression de comprendre ou de nous représenter le monde sous un autre jour, et nous entreprenons alors d’écrire, de chanter, de peindre, de déclamer notre poème.
Troisième expérience : celle de la contemplation, d’un profond sentiment de piété… Moment de clarté intellectuelle et mystique à travers laquelle nous acquérons une vérité nouvelle sur nous-mêmes, sur les humains qui nous entourent, sur le monde.
Il y a finalement le temps de la découverte que nous faisons, dans notre laboratoire, d’un des secrets de la nature, source pour nous d’étonnement et d’émerveillement.
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