L'énigme de la mort

Jeudi 5 octobre 2006

DIEU


L’unité du tissu à partir duquel sont façonnées les créatures

est une preuve de l’unicité du Créateur.



Il y a vingt ans de cela, dans la salle d’autopsie à la faculté de médecine, nous étions par groupes de quatre étudiants, chaque groupe devant un morceau de cadavre.

Nous pensions alors que la réalité de l’homme n’avait rien d’une énigme. Le scalpel pouvait nous la révéler d’un seul coup. Le corps n’était qu’un bagage. Il suffisait de l’ouvrir pour tout savoir.

Deux longues années passèrent…

Je cherchais… Je cherchais toujours cette réalité humaine sous la chair et les os, dans les entrailles, les intestins, les artères et les cartilages. Mais en vain !

J’ouvris le cœur, les poumons. Je suivis le circuit des nerfs, d’un bout à l’autre. Remontant le trajet de la moelle épinière, je parvins au cerveau. Je sectionnai le cerveau en deux, puis chaque moitié encore en deux, etc. J’obtins finalement une masse blanche, flasque et visqueuse. Et notre professeur de dire : « Voici le secret de l’homme ! »

Vraiment ?!

Est-ce ici que réside la souffrance, que gît le plaisir, que sommeille la volonté ? Dans cette matière molle et gélatineuse ?

Je relevai la tête, inquiet et sceptique.

J’avais ouvert la valise et, à l’intérieur, j’avais trouvé… une autre valise ! Après deux années de dur labeur, j’en étais toujours au même point, devant l’inconnu.

La carapace dont est recouvert l’homme n’est pas faite uniquement de ses habits. Il y a aussi la peau, la chair, la graisse, les os… Mais l’homme lui-même est encore loin ! Très loin sous cette épaisseur de revêtements faits de chair et de sang.

J’ai parcouru trois mille pages dans les livres d’anatomie pour découvrir finalement que l’homme est un amoncellement de viscères sous une enveloppe de peau !

En fait, tout cela n’est pas exact, sauf le respect que je dois à Messieurs Canagham, Gray et Jameson ainsi qu’à tous les grands pontes de la médecine, spécialistes en anatomie.

Ils n’ont absolument rien décrit de l’homme, excepté ses habits.

À mon avis, ce sont des couturiers d’un nouveau genre, experts en modèles de viscères et d’entrailles.

Les cœurs conservés dans les bocaux du musée, à la faculté de médecine, remplissent des vitrines entières, avec tous les détails possibles : le cœur « décolleté », le cœur « japonais », etc.

Mais le véritable cœur humain, avec ses affections et le sang qui bouillonne en lui, le cœur vibrant de désir n’existe qu’au-dedans des vivants que nous sommes.

On ignore ce qu’est réellement la vie.

On sait uniquement qu’elle a progressé lentement à travers la matière, d’un mouvement conscient, libre et orienté vers un but.

La nature de ce mouvement n’est connue de personne. En tout cas, elle ne s’identifie absolument pas au cadavre que l’on dissèque.

Lorsqu’ils sont en action, les membres du corps ressemblent à des marionnettes. De loin, on dirait qu’ils sont vivants et qu’ils s’expriment librement. Mais en réalité, ce ne sont que des morceaux de bois mort, mus par des ficelles cachées.

Au-dedans de nous se trouvent des marionnettes.

En nous se trouve un musicien qui souffle dans la trompette de notre corps et qui joue avec les ficelles de nos membres, de telle sorte que notre corps puisse se mouvoir, marcher et parler.

Il en est ainsi des animaux, des plantes et des minéraux. L’univers entier est constitué d’une multitude de trompettes. En nous, dans notre cœur, un musicien joue en permanence.


Les brahmanes hindous ne croient pas à l’existence d’un esprit propre à chaque créature. D’après eux, l’âne, le chien, l’abeille… ne sont pas dotés d’un esprit distinct. Il n’existe, pour eux, qu’un seul musicien embouchant toutes les trompettes de l’univers, un seul esprit habitant cet univers, une seule idée concrétisée par l’ensemble des créatures, exactement comme le peintre, le compositeur, le sculpteur, l’écrivain et le poète concrétiseraient la même idée dans le flot de leurs créations artistiques.

On trouve dans le livre des Upanishad une antique prière hindoue qui expose cette conception en des vers d’une délicate poésie. Le dieu Brahma, qui réside au cœur du monde, s’exprime en un murmure :

  • Si le meurtrier pense que c’est lui qui tue,

Si celui qui est tué pense qu’il est la victime,

Tous les deux ne savent pas mes manières cachées.

Car je suis le cœur de la victime,

Et l’arme de l’assassin,

Et l’aile de celui qui vole.

Je suis, pour qui doute de mon existence,

Toute chose, le doute même.

Je suis l’Un.

Je suis toutes choses.


C’est un dieu qui ressemble à la blanche lumière : elle est une et simple. Et pourtant, elle recèle en elle les sept couleurs du spectre.

Il est l’embryon qui contient en germe toutes les qualités.

Les Hindous ont inclus l’ensemble des êtres dans un tout animé, selon eux, d’un esprit unique auquel ils ont donné le nom de Brahma.

Son rôle se limite à ceci : emboucher la trompette de chaque être, manipuler les ficelles qu’il tient pour que les marionnettes ne mettent en mouvement sur la scène.

Brahma ne possède ni trône, ni balance. Il ne juge pas et ne châtie pas. Il n’est pas une personne, mais uniquement la réalité de l’être.


Cela ne fait aucun doute, cette philosophie ancienne de l’Inde a refait son apparition dans des dizaines de doctrines en Europe. Rien d’elle n’a changé, sinon l’appellation.

Le Brahma des Hindous a été adopté, sous un autre nom, par ces différentes philosophies. L’Allemand Schopenhauer l’appelle la Volonté ; Nietzsche, la Puissance ; Marx, la Matière ; Bergson, l’Énergie vitale ; Hegel, l’Absolu… Tous ont répété ce que Bouddha avait dit plus de 5 000 ans auparavant :

  • Je vous présente une théologie sans dieu, une psychologie sans âme, un monde sans

Au-delà… Mon dieu n’est ni une personne, ni un roi, ni un créateur. Il est toutes

choses.


Au pauvre qui l’avait interrogé sur la nature de l’esprit, Bouddha répondit :

  • Mon enfant ! C’est le sommet de la réflexion. C’est un désert… Je ne suis qu’un

magicien !


L’idée centrale de la philosophie ancienne de l’Inde tient en quelques mots : Dieu est l’Un et toutes choses. Il n’existe ni Créateur, ni créatures, mais un Tout dont Dieu est l’Esprit.

Ces expressions trahissent une confusion manifeste et aberrante dans la manière de raisonner. L’étude scientifique et analytique de la vie conclut uniquement à l’unité du tissu à partir duquel sont façonnés les vivants. Elle démontre les liens étroits de proximité et de parenté entre toutes les créatures, même entre les vivants et les êtres inanimés, entre la composition des étoiles et celle des arbres ou des animaux.

Lorsqu’en examinant une collection de tableaux, tu remarques une unité de style et une ressemblance dans les matériaux choisis (couleurs, papier…), tu conclus tout naturellement que les tableaux en question doivent être l’œuvre d’un même artiste, qu’ils ont été peints par Untel et par lui seul…

Si tu affirmes, partant de cette constatation, que les tableaux n’ont pas de créateur, mais qu’ils « sont » l’artiste, tu raisonnes de façon absurde. Ta conclusion est sans fondement. Elle est due à une confusion entre l’unité entre les êtres et l’unicité de l’Être. Tu as assimilé les êtres particuliers et limités à l’Être absolu et illimité : Dieu.

Ta deuxième erreur a été de croire que le jugement définitif revient à tes sens. Tu as nié qu’il puisse y avoir un monde autre que le monde visible, pour la simple raison que tu ne vois pas ce dernier. D’où, selon toi, le mystère et l’Au-delà n’existent pas ; seuls existent les êtres visibles (les tableaux) dont Dieu (le peintre) est le cœur et la vérité. Et le problème est résolu !

Mais au prix d’une grossière simplification !

Il est tout aussi aberrant de croire à l’existence d’un unique esprit, l’esprit du tout, et donc de nier le fait qu’à la multiplicité des créatures répond une multiplicité des esprits. Cette fois-ci, l’erreur est comme un saut dans le vide, sans l’appui d’aucune preuve ou analyse. Elle résulte d’un jugement motivé par une simplification encore plus outrancière.

La réflexion débouche ainsi sur une conclusion inacceptable : Dieu est l’Un et toutes choses. De la nature, on ne considère que les lois et les composantes essentielles, rien d’autre.

Demandes-tu : « Mais qui a créé cette nature ? », on te répond qu’elle n’a ni début, ni fin. Elle est Dieu. Elle est éternelle, à la fois une et multiple.

Une réponse de ce genre se contente de jouer sur les mots pour échapper au dualisme qu’imposent l’existence du Créateur et celle des créatures, pour échapper en outre à la multiplicité fondamentale qu’entraîne la multiplicité des esprits.


La réponse apportée par les religions célestes est l’unique solution à cette problématique. C’est aussi la seule qui corresponde à ce qu’affirme et admet la réflexion scientifique.

Que ce soit par l’étude anatomique des êtres vivants ou par l’analyse chimique du sol de la terre et des planètes ou celle des composants de l’eau et de l’air, la science prouve que notre monde a été créé à partir des mêmes matériaux de base.

Dans l’échelle des êtres vivants (microbes, arbres, singes, etc.), les sciences de l’évolution reconnaissent pour leur part une unité de style, une ressemblance et une harmonie dans les constantes et les lois mises en œuvre.

Compte tenu de ces prémisses, on conclura tout naturellement que le Créateur du monde, de l’univers et de la vie ne peut être qu’unique. Il n’a pas d’associé dans son œuvre de création. Il a été absolument seul à créer le monde. Mais jamais nous n’affirmerons que ce créateur « est » le monde, la nature ou les créatures.

Une fois encore, les sciences exactes affirment que ce qui tombe sous les sens n’est pas tout. Le monde qui nous environne est débordant de réalités qu’on ne peut ni voir, ni palper, ni entendre. Malgré cela, leur existence est tout aussi certaine que la nôtre. C’est le cas notamment des rayons infrarouges ou ultraviolets, des ondes radio ou radar, des rayons X… Ces réalités existaient avant l’invention de la radio par Marconi, ou avant la création de l’appareil à rayons X… Il y a des millions d’années que le soleil nous bombarde de ses rayons infrarouges et ultraviolets. Sans nous en rendre compte, nous étions cernés de tous côtés par ce rayonnement solaire.

Il est naturel, par conséquent, d’affirmer l’existence du mystère, des anges et des réalités invisibles. Par contre, il n’est pas normal de nier ce que nous ne voyons pas sous prétexte que nous ne le voyons pas, vu les limites de notre science et de nos sens.

Il est naturel aussi d’affirmer que le Créateur a donné à ses créatures un esprit.

En constatant la précision, l’exactitude, la ponctualité qui, du mouvement de l’atome à la rotation des astres, règnent dans la marche de l’univers, on peut être amené à dire que, dans un univers aussi précis, aucun criminel ne peut échapper au châtiment. Y échapperait-il ici-bas, un autre Jugement l’attend.

Sur la base de l’ensemble des prémisses scientifiques qui s’offrent à nous, il est naturel et logique de raisonner ainsi. Si la science ne nous donne pas la moindre preuve d’un désordre au sein des lois de la nature, le Créateur de cette nature merveilleuse doit être un Dieu Juste.


D’aucuns n’admettent pas la résurrection. Ils croient qu’[un chirurgien tel que] le docteur Barnard est capable de rendre la vie au cœur d’un homme mort en le transplantant dans le corps d’un vivant, et ils refusent à Celui qui a créé Barnard et l’univers entier le pouvoir d’accomplir le même miracle ! Ceux qui pensent ainsi font preuve d’arrogance et d’étroitesse d’esprit.


Si les vérités ici rappelées nous furent transmises par l’intermédiaire d’un bédouin analphabète, en un Coran qui a changé la face du monde et qui concordait avec les découvertes de la science près de 1 400 ans avant qu’elles ne soient faites, c’est la preuve que le Coran a dû être révélé et inspiré par le Dieu Omniscient.

Certains te diront avec naïveté : « Parce qu’il est miséricordieux, Dieu fera entrer tous les hommes au paradis. Est-il concevable qu’il s’abaisse à notre niveau pour juger ce que nous aurons dit ou fait, alors que, face à sa Grandeur, nous ressemblons à des fourmis, à des grains de sable, à de la poussière ? Allons donc ! Dieu est trop grand pour nous punir. »

Ceux qui se représentent Dieu de cette manière se basent, pensent-ils, sur leur foi en Lui. Mais ce faisant, ils oublient qu’ils Lui demandent d’être injuste. Ils voudraient qu’Il ne fasse aucune différence entre le blanc et le noir, qu’il juge à égalité l’oppresseur et l’opprimé, le criminel et la victime. La confusion ne pourrait être pire !

S’ils étudiaient un peu la chimie et les sciences naturelles, ils sauraient qu’en vertu des lois créées par Dieu, des différences existent entre les atomes. Oui, même entre les atomes ! Ils apprendraient que toute chose se meut avec une rigoureuse exactitude, depuis l’électron jusqu’aux immenses corps célestes, respectant une logique scientifique extrêmement précise. Ils sauraient que les atomes, en s’unissant, agissent les uns sur les autres selon leurs différents poids atomiques, aussi infimes soient-ils.


Attentive aux merveilles de l’univers qui se déroulent et évoluent avec autant de précision et de rigueur, la raison s’écrie : Personne ne pourra tromper le Tout-Puissant ! Aucun criminel, aucun meurtrier qui aura échappé aux lois de la terre…

La Justice nous attend tous.

C’est ce que disent le microscope, le télescope, le thermomètre et le baromètre.

C’est ce qu’affirment aussi les Livres révélés, les seuls livres donnant à l’énigme de la mort une réponse défiant à tout jamais l’ensemble des sciences.

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Par Marc Chartier
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Jeudi 5 octobre 2006

L’ESPRIT


Si je m’identifie à la faim que je ressens,

comment m’est-il possible de la dompter ?



Qui es-tu ?

Qui êtes-vous ?

Qui sommes-nous ?

Face à ces questions, les matérialistes ne s’embarrassent pas de détails. Selon eux, nous sommes des corps, rien de plus. Nous vivons, nous mourons… c’est tout ! Il n’y a rien après, tout comme il n’y avait rien avant.

Les corps ont un passé. Ils sont présents aujourd’hui. Demain, ils se désagrègeront et redeviendront poussière. L’histoire finit là. Il n’y a rien ici-bas en dehors de la matière.

Au début, était la matière. Elle a évolué et est devenue homme. Demain, l’homme disparaîtra. Le rideau se fermera sur le dernier acte de la tragédie… Voilà des réalités objectives. Soyons donc nous-mêmes objectifs ! Rien n’existe que les réalités objectives. Or le corps en fait partie, puisqu’il est possible de l’étudier, de l’ausculter, de le disséquer.


Cette solution est facile, trop facile !

Elle émane de quelqu’un qui ne se donne pas la peine de regarder sous la peau, à l’intérieur de lui-même.

Tu peux lui dire : « Le corps n’est pas l’homme. Il renferme une âme qui n’est pas quelque chose d’objectif, mais une réalité subjective. Lorsqu’il est question de l’homme, un Moi-sujet fait toujours face à l’objet… », il te répondra : « Le Moi ? L’âme ? Ce ne sont que des stimuli comme la faim, le désir sexuel, la peur… tous ces signes par lesquels le corps perçoit ce dont il a besoin. L’âme est un appendice dont l’existence est tout à fait secondaire. Elle a pour rôle d’être au service du corps. Elle est un ensemble de réactions s’accumulant jour après jour lorsque le corps est affronté à son milieu et aux conditions dans lesquelles il vit. En fin de compte, il se peut qu’elle soit, elle aussi, un objet. »

 

Un objet ?

Par rapport à qui ?

Un objet pour les autres ? Mais comment, puisqu’ils ne le voient pas ? Ils ne savent pas qu’elle existe, sinon par déduction à partir des manifestations extérieures du comportement. De surcroît, la plupart de ces manifestations sont menteuses. Chacun de nous joue un personnage face à autrui et face à lui-même. Il est rare que notre comportement extérieur traduise ce que nous sommes.

L’âme serait-elle alors un objet pour celui qui la possède ?

Nous avons tous fait l’expérience que l’âme, une fois prise comme objet, se fige et se transforme en cadavre sous le scalpel de l’analyse. Elle se dissimule et fuit d’entre nos mains, vu qu’elle ne saurait être un objet. On ne peut la placer sous un microscope comme une feuille d’arbre, car son essence est au premier degré de la subjectivité et sa réalité est d’être le revers de l’image : elle est sujet par rapport au corps-objet. Ces deux pôles – sujet et objet – sont les deux faces d’une même réalité. Si nous connaissons la matière comme étant tout ce qui est objectif, il nous est indispensable de reconnaître qu’il y a, dans l’existence, autre chose que la matière, à savoir l’autre face de la réalité : le Moi-sujet.

Pour revenir à la définition simpliste, vue précédemment, selon laquelle le Moi et l’âme ne seraient qu’une suite de stimuli et d’indicateurs par lesquels le corps percevrait ses besoins (soif, faim, désir sexuel, peur…), nous constatons que cette explication est extrêmement faible et limitée. Telle n’est pas, en effet, la réalité de l’âme et de l’homme.

L’homme sacrifie sa bouchée de pain, sa demeure et son lit douillet pour poursuivre des buts et des idéaux on ne peut plus abstraits comme la justice, la vérité et la liberté. Où sont ici les appétits charnel et sexuel ?

Et le prolétaire vietnamien mourant sur son canon pour un lendemain qui n’est pas encore venu ? Il est une preuve évidente que l’âme et le Moi sont une réalité bien supérieure au corps, et non un complexe de besoins sensibles se reflétant dans un miroir intérieur. Cette volonté supérieure qui oublie et sacrifie le corps est d’une nature supérieure. Elle commande au corps et le contrôle. Elle n’en est pas un appendice.

Si je m’identifie à la faim que je ressens, comment m’est-il possible de la dompter ?

Le simple contrôle intérieur exercé sur l’ensemble des membres du corps et sur chacun des instincts est la preuve manifeste de l’élément supérieur et transcendant dont se compose le Moi humain.

Par l’âme, je commande au corps.

Par la raison, je commande à l’âme.

Par la clairvoyance, je pose des limites à la raison.

Cette hiérarchie démontre concrètement l’existence de l’esprit comme réalité supérieure au corps. Il le gouverne et n’en est pas un appendice qui mourrait avec la disparition du corps.

Quiconque prétend que l’homme est un ensemble de fonctions physiologiques, et rien d’autre, se doit de nous expliquer où va cet homme au moment du sommeil. Nous constatons alors que toutes les fonctions physiologiques restent en activité. Les réflexes fonctionnent tous régulièrement. Le bras réagit à la piqûre de l’épingle en se contractant. Le cœur bat. La respiration est régulière. Les glandes sécrètent. Les intestins se recroquevillent. Les organes génitaux sont en état d’excitation… Et pourtant, nous sommes en présence d’un homme endormi qui ressemble davantage à un arbre, tout simplement, ou à un animal. Il semble doté d’une vie élémentaire pas différente de celle des insectes. Où donc est l’homme ?

Le réveil qui fait suite au sommeil, exemple en réduction de la résurrection après la mort, nous révèle à nouveau cet élément transcendant qui réapparaît dans le corps endormi. Tout à coup, sans les préambules d’un Hitler, d’un Néron ou d’un Caligula, voici le gisant, tel un taureau paisible, qui s’éveille pour tuer, piller, détruire, exterminer. La différence est, certes, impressionnante. Elle est trop grande pour être expliquée par un enchaînement physiologique quasi instantané.

Si les matérialistes voient en l’homme un ensemble de réactions, un corps créé de poussière et condamné à finir en poussière, leur représentation est tributaire d’une grossière simplification. Ils cherchent une solution facile pour se débarrasser d’une question sans y répondre vraiment.

Je ne comprends pas comment ils en sont venus à admettre une plaisanterie de ce genre, face à la merveilleuse précision d’un monde où chaque atome est une preuve d’ordre et de beauté et où tout effet est le résultat d’un enchaînement causal. Un monde où la mort est au service de la vie et où l’homme sacrifie sa vie à tout instant pour les buts et les idéaux les plus abstraits… un monde où rien ne s’évanouit en fumée.

Comment l’homme, lui, la plus noble des créatures, pourrait-il être réduit au néant et disparaître sans laisser de traces ?


Arrêtons-nous maintenant à un autre constat qui mérite réflexion : la nature et les caractéristiques du mouvement.

Le mouvement ne peut être observé que de l’extérieur.

Tu ne peux le percevoir si tu es pris toi-même dans sa sphère. Pour ce faire, tu as besoin de t’arrêter à un seuil extérieur pris comme point d’observation.

Lorsque tu te trouves dans l’ascenseur en marche, il est un moment où tu ignores s’il est arrêté ou s’il est en mouvement, car tu ne fais qu’un avec lui dans son mouvement. Pour le savoir, il te faut regarder par la porte le palier qui demeure immobile à l’extérieur.

Tu as la même sensation dans un train qui roule doucement sur les rails. Si tu es à l’intérieur de ce train, tu perçois son mouvement uniquement à l’instant où il se met en marche, ou bien lorsqu’il commence à ralentir pour s’arrêter, ou encore lorsque tu regardes par la fenêtre le quai qui demeure immobile à l’extérieur.

De même, tu ne pourrais observer le soleil si tu te trouvais à sa surface, mais tu le peux à partir de la lune ou de la terre. Tout comme tu ne peux observer la terre alors que tu y habites ; mais cela t’est possible à partir de la lune.

Tu ne peux saisir une situation que de l’extérieur.

La perception prouve de façon certaine l’existence de deux éléments : l’objet perçu et l’âme qui le perçoit du dehors.

C’est pourquoi il nous serait impossible de connaître le cours du temps s’il n’y avait pas en nous une partie cognitive qui s’arrête à un seuil extérieur séparé du flux temporel continu.

Si notre faculté de connaissance sautait à tout instant avec l’aiguille des secondes, nous ne pourrions jamais percevoir ces dernières. Notre perception passerait comme passent les secondes, sans rien remarquer.

Nous parvenons ainsi à un résultat surprenant qui mérite beaucoup d’attention.

Nous voici devant une réalité humaine dont une partie est immergée dans le temps. Elle passe comme le temps. Avec lui, elle croît, vieillit et tombe en décrépitude. C’est le corps.

Une autre partie est en dehors du temps. Du seuil d’où elle l’observe, impassible, elle le perçoit sans être emportée par lui. Pour elle, point de croissance ni de vieillesse. Point de décrépitude ni de disparition. Le jour où le corps retombera en poussière, elle demeurera telle qu’elle est, vivant de sa vie propre, une vie intemporelle. Nous ne trouvons à cette seconde partie d’autre nom que celui transmis par les religions : l’esprit.

Chacun de nous peut saisir au-dedans de lui-même cette existence spirituelle, une existence différente dans sa spécificité de l’existence extérieure, trépidante et changeante qui est emportée par le flot des mutations environnantes.

Chacun d’entre nous peut sentir en lui un état de présence, de durée, de pleine évidence, un état où il se sait être lui-même, continuellement, et à la fois totalement différent de l’être matériel qui est pris dans le changement, l’instabilité et l’agitation du temps extérieur.

Cet état que nous percevons aux moments de lucidité intérieure et que j’ai appelé « état de présence », c’est la clé nous acheminant vers l’existence de l’esprit qui nous habite. Elle met à notre portée cette énigme qui a pour nom l’esprit, l’absolu, l’abstrait.

Quand nous discernons la beauté, la vérité et la justice et que nous les distinguons de la laideur, de l’erreur et de l’oppression, nous nous servons à chaque fois d’un critère d’appréciation extrinsèque. Nous évaluons à partir du même seuil : celui de l’esprit, car l’existence spirituelle est aussi représentée en nous par la conscience, de même que nous en voyons des indices dans le sens esthétique et le sentiment caché qui distingue le vrai du faux.

Ce seuil extratemporel est-il l’éternité ? Ou bien un temps différent du nôtre et calculé autrement ? Un temps selon lequel, comme il est dit dans le Coran, chaque jour équivaut à mille années ?


« Un seul jour, pour votre Dieu, est comme mille ans d’après votre façon de compter. »

(Coran : 22, 47)


Ces jours qui ne sont pas les nôtres ont été interprétés par les commentateurs de toutes les manières possibles, bien que nous ne soyons pas en mesure de comprendre en détail ce qu’ils représentent. Il est très probable qu’il s’agisse de simples allusions, de symboles suggérant la vérité sans l’exposer clairement. En effet, l’élucidation de la réalité et de la nature de l’esprit dépasse notre entendement. Mais quant à établir l’existence de l’esprit, cela est possible et même nécessaire.

Sans doute l’esprit est-il le label de garantie laissé par le Créateur en chacun de nous, comme une trace de ses mains. Sans doute participe-t-il de l’Esprit divin insufflé en nous, comme un don de Dieu, une étincelle de sa Lumière sacrée, un rayon de son Soleil éternel. Telle est l’image que nous donnent de l’esprit les religions. C’est la plus vraisemblable, la plus belle.

Nous ne sommes pas loin de la vérité si nous reconnaissons en cet esprit la liberté, notre liberté intérieure et cachée dans les profondeurs secrètes de notre âme. Le Créateur a voulu que ces profondeurs soient dégagées de toute entrave. Il les a mises à l’abri de toute intrusion, en postant ses gardes à l’extérieur. Il en a fait un saint des saints interdit à quiconque, sauf au maître de céans.

Dans le secret de nos personnes, nous disposons, comme le Créateur lui-même, d’une volonté et d’une liberté de choix. Pour cette raison, Dieu nous a délégués sur cette terre, faisant de nous des maîtres souverains. C’est pour nous un test, une épreuve au terme de laquelle nous serons interrogés et aurons à rendre des comptes. L’ordre sera alors rétabli et chacun héritera du rang qu’il aura mérité.

La sphère des profondeurs cachées de l’âme est celle de la liberté, celle sur laquelle nous serons interrogés. La valeur des actes tient aux intentions qui les guident et c’est sur elles que tout homme sera jugé. Dans sa Science, Dieu observe cette sphère de l’intention et des pensées secrètes. Il basera sur elle son Jugement, car c’est en elle que réside la liberté.

La contrainte et les entraves naissent dès que nous sortons de cette sphère secrète de l’âme pour parvenir au domaine de l’action et de sa réalisation concrète dans le monde matériel. Alors, les libertés s’entrechoquent ; elles sont confrontées aux circonstances environnantes et à la société.

La Volonté divine intervient aussi pour faire obstacle au mal commis par les méchants et pour faciliter le bien. Elle fait montre de miséricorde en allégeant les torts que nous pouvons nous causer mutuellement. Elle assiste chaque homme en lui ouvrant les possibilités qui sont conformes à sa conscience et à son mérite.

C’est pourquoi il revient au même, selon moi, d’affirmer que Dieu m’a créé un esprit et d’affirmer qu’Il m’a créé libre, qu’Il a fait de moi un individu absolument unique. Chacune de ces expressions explique l’autre. Elle décrit, des profondeurs de l’âme, ce que je ne peux voir ou toucher, ce à quoi je ne trouve pas de termes adéquats.

Dans le domaine de l’esprit, nous sommes limités aux allusions et aux symboles, car nous nous trouvons à un seuil en dehors du temps, en dehors de toute réalité sensible et visible.

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Par Marc Chartier
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Jeudi 5 octobre 2006

UNITÉ


Nous provenons tous d’un même père.



L’unité est ce qu’il y a de plus grand ici-bas.

Elle ne peut être fractionnée en deux, quatre, huit, seize, trente-deux, soixante-quatre, etc., jusqu’à l’infini. Cela donne tous les chiffres qu’ont pu ou peuvent imaginer les grands mathématiciens, d’Euclide et Pythagore à Einstein.

Chiffre entier et simple, l’unité contient en elle tous les chiffres jusqu’à l’infini.

La vie a commencé par l’unité. Une unique cellule s’est divisée, donnant naissance à deux, puis quatre, puis huit…, jusqu’à des milliers, des millions, des milliards de cellules qui se sont diversifiées en fonction des milieux et des circonstances. C’est ainsi qu’est apparu tout ce que nous voyons autour de nous : reptiles, oiseaux, papillons, vers, singes, êtres humains…

L’univers est issu d’un seul gaz simple : l’hydrogène, comme celui qui brûle actuellement au cœur des astres pour nous donner la lumière et la chaleur, avec les rayons du soleil apparaissant chaque matin.

À partir de l’hydrogène au fond des immenses fourneaux stellaires, sont apparus le fer, le cuivre, l’or, l’étain, le plomb, le carbone, le silicium, le mercure, l’iode, ainsi que la totalité des éléments qui existent autour de nous, à l’état séparé ou non, sous forme de composés, de matières premières, de roches et de sables.

Il est remarquable que l’atome d’hydrogène ne contienne qu’un seul proton autour duquel gravite un seul électron.

Cet atome – c’est ce qui se produit dans les étoiles – se scinde pour produire de la lumière et de la chaleur dans le rayonnement qu’il émet. Sa composition prend alors des formes et proportions nouvelles : 1 + 2, 2 + 3, 1 + 4, etc. Chaque fois, un nouvel élément apparaît.

Les diverses catégories de gaz, de liquides et de minéraux existant sur la terre sont le résultat du fractionnement d’une unité qui a pour nom l’atome d’hydrogène.

Toi-même, tu es un. À tes yeux, tu sembles petit et limité, mais tu peux renfermer une infinité de sentiments, de perceptions et de connaissances. Tu es infiniment plus petit que le monde, et pourtant, tu l’englobes en toi. Tu te le représentes, tu l’imagines, tu le vois…

Sur la rétine de ton œil, se dessine une image claire et précise du soleil, de la lune, des étoiles, des galaxies…

Dans ton intelligence, l’architecture de l’univers se résume en un nombre algébrique, en un ensemble d’équations, de symboles et de nombres, des nombres qui s’avèrent toujours exacts.

Les équations conçues ici-bas par les mathématiciens sont confirmées par les vaisseaux spatiaux, les fusées et les satellites artificiels. Leur exactitude est prouvée par les observatoires et les radars.

Cet un que tu es, toi, est un tout englobant l’architecture de l’univers, son secret, ses énigmes.

Être un et limité, tu es un modèle réduit de l’infini.

Tout ce qui existe – phénomènes, plantes, minéraux, animaux, êtres humains – provient de l’unité. Le mal et le bien sont comme l’ombre et la lumière dans un même tableau : ils se complètent mutuellement. Chacun des deux est nécessaire à l’unité du tableau.

Chacun est une mélodie, une phrase musicale dans la symphonie globale.

La souffrance est une sensation de rupture.

Le bonheur est dans l’ivresse de l’union.

Tu souffres lorsque, par égoïsme, tu te sépares du tout et que tu oublies ce que tu es : une lettre, une ligne dans le grand chapitre de l’Être. Si par contre tu abordes les êtres, conscient de la relation et de la proximité qui te relient à eux, tu ressentiras alors que tu peux fraterniser avec le lion, sympathiser avec les hyènes des forêts, apprivoiser les serpents et les vipères au point de jouer avec eux comme s’ils étaient de ta famille. Tous les êtres ne sont en effet que les divers aspects de l’unité fondamentale.

Cette unité ne doit pas être confondue avec l’unicité de l’être selon l’acception bien connue de la philosophie hindoue. Selon moi, il s’agit uniquement d’une unité de matière brute : unité dans le tissu, les constantes naturelles et les lois ; unité du matériau à partir duquel tout a été construit. La seule différence entre les créatures est dans le plan de construction. Elle est quantitative et qualitative, de telle sorte que chaque créature a son équation propre, son chiffre constitutif, son individualité, sa particularité.

C’est en raison de cette ressemblance dans la matière première entre créatures qu’est apparu le sentiment de relation et de proximité dont nous avons parlé. L’œil de ton affectivité a su dépasser les cloisonnements fictifs pour découvrir la fraternité et l’affinité qui te relient à toute chose. Cette même ressemblance a donné naissance à l’instinct grégaire chez les animaux, ou encore au désir chez l’homme de vivre en société. Elle a suscité la prise de conscience d’un intérêt commun.

Tu es une unité participant de l’Unité suprême.

Les guerres que tu déclenches, tu ressens que c’est à toi-même que tu les déclares. Lorsque tu extermines, tu es ta propre victime.

Qu’est-ce que l’amour sinon la nostalgie de ton unité première ?

Qu’est-ce que l’amour créateur des familles, des tribus, des sociétés et des états sinon une tentative de retour à l’unité ?

Qu’est-ce que l’attraction entre les étoiles, à l’origine des galaxies et des constellations, sinon une réorganisation où le tout devient un ?

La mort, enfin, qui nous réduit en poussière et nous ramène vers notre mère la terre pour que les plantes se nourrissent de nous comme nous nous sommes nourris d’elles… cette mort nous rappelle ce que nous sommes réellement.

Le feu nous dévore et nous réduit tous en charbon : arbres, serpents, singes, humains, la totalité des êtres vivants… C’est donc la preuve que nous avons tous une commune origine matérielle. La vie n’est autre, en effet, que le résultat des agencements d’un même élément : le carbone.

Toute mutation tend à ramener à l’unité la multiplicité des formes. Distincts et différents, les phénomènes apparents se résolvent finalement en un élément unique et simple.

Comme nous l’avons dit plus haut, il y a, dans l’être vivant, plusieurs centaines de sortes de tissus : peau, ongles, os, cheveux, dents, muscles, cerveau, foie, sang, fibres, etc. Tous proviennent de l’embryon, par division d’une cellule unique et simple.

Dans un même champ, la même terre produit mille et une espèces de fruits, de légumes, de fleurs, de lichens, de bactéries.

Tout provient de l’unité première.

Tout retourne à l’unité.

En partant d’une allumette à laquelle on juxtapose une autre allumette, puis encore une autre, etc., on obtient un triangle, un carré, un rectangle, un hexagone…, puis une pyramide, un cube et toutes sortes de formes géométriques.

Il en est ainsi de l’enchevêtrement des êtres qui nous entourent. Ils se réduisent tous à une unité simple (l’atome) qui est entrée dans une infinité de compositions et de constructions, produisant la variété des êtres visibles. Ces êtres sont distincts les uns des autres. Ils se contredisent et se font la guerre, ils s’entre-dévorent et s’entretuent, même si, en définitive, ils proviennent tous d’un même père.

Unité…

La vie et la mort… les liquides, les solides et les gaz… les radiations : autant d’assortiments d’un seule et unique principe initial. La différence tient uniquement aux proportions, aux rapports, aux modalités.

Deux atomes d’oxygène donnent ce gaz agréable que nous respirons.

Trois atomes d’oxygène donnent un poison mortel qui a pour nom l’ozone. Bien plus, les deux atomes précédents, s’ils sont disposés autrement, donnent un autre élément.

La diversité substantielle est, en fin de compte, une diversité formelle, qualitative et quantitative. Elle réside dans les proportions, les chiffres et les rapports.

La différence entre le sucre et l’amidon tient au nombre et à la disposition des atomes intervenant dans la composition de ces produits. Mais les deux proviennent d’une même substance organique : l’hydrocarbure.

Entre le venin du serpent et un appétissant plat d’œufs frits, il n’y a qu’une différence formelle, dans l’agencement des atomes. Mais la substance protéique est la même dans les deux cas.

L’univers entier est constitué d’un seul et unique matériau qui, déversé dans des moules différents, s’adapte à une infinité de formes et de compositions.

Tout part de l’unité.

Entre Shakespeare, le gardien à la porte de ton immeuble, le chien qui remue la queue devant toi et le pou qui joue sur ta tête, la seule différence dépend de la disposition, de l’ordre et de la manière selon lesquels sont agencés les acides aminés dans les gènes.

Cette différence réside dans une substance unique appelée ADN (acide désoxyribonucléique), qui se compose de 21 acides aminés pouvant être disposés de telle ou telle manière, comme les lettres de l’alphabet. On aboutit ainsi à des créatures diverses, de la même façon qu’en partant des lettres de l’alphabet, on obtient des mots différents et des expressions distinctes les unes des autres.

Une même substance… Seuls varient l’aspect, la disposition et la forme… Nous voici donc face à un Créateur ingénieux, auteur de projets (des « esprits ») à partir desquels une même matière a été façonnée en une infinité d’individus.

Il a suffi des 26 lettres de l’alphabet pour composer, par de simples échanges et dispositions de ces lettres, tout ce que contiennent les bibliothèques du monde entier, tout ce qui fut écrit sur les langues, les arts, les civilisations et autres domaines de la connaissance. De la même manière, par des échanges, des dispositions et des compositions entre les acides aminés selon des plans inédits, l’Auteur de la vie a pu façonner, à partir du seul ADN, toutes les familles, espèces et races de vivants qui se meuvent à la surface de la terre… tous les individus, de Shakespeare au microbe, en passant par la totalité des plantes et des animaux qui s’entre-dévorent bien qu’ayant une commune origine.

Les sciences naturelles affirment que la différence entre les couleurs rouge, verte, jaune et bleue tient à des longueurs d’ondes lumineuses différentes, donc qu’elle est d’ordre purement numérique.

Entre les rayons lumineux, les rayons X, les rayons gamma qui sont mortels, les ondes radar et les ondes radio, la différence est encore dans les longueurs d’ondes.

Les rayons lumineux sont mesurés en microns, voire en longueurs plus petites encore ; les ondes radar, en millimètres. Mais il s’agit dans les deux cas d’ondes électromagnétiques.

On aboutit ainsi à un résultat très rassurant, qui suscite tout autant la réflexion et l’étonnement que la satisfaction. Entre toi et moi, entre nous, l’âne et un moule à briques, il n’y a qu’une différence arithmétique due au nombre des éléments constitutifs et à la manière dont ils sont agencés.

Il est possible de traduire en chiffres cette différence, étant donné que la matière des êtres, qu’ils soient vivants ou inanimés, peut très facilement être ramenée à une même base. Appelons-la « X ». L’âne devient la racine carrée de 343 X ; tu es toi-même le logarithme de XY 91 et je suis personnellement XYZ 3, Y et Z étant les symboles de facteurs qualitatifs inconnus qui équivalent, pour nous, à l’esprit, à la raison, à la conscience.

Le monde entier est formé à partir d’un même matériau.

Ce que nous voyons autour de nous est une collection de types d’art figuratif. C’est le résultat d’une multiplication, d’une soustraction, d’une addition ou d’une division d’un seule et unique élément.

L’unité peut être divisée. Ses parties peuvent être assemblées pour former des sommes, des fractions, des racines, des logarithmes… La trigonométrie, le calcul différentiel et le calcul intégral peuvent t’indiquer un nombre infini de probabilités découlant de ces opérations mathématiques.

C’est sous cette forme que t’apparaît l’univers. Elle résulte de ce qu’est réellement cet univers : un ensemble de quantités, de propriétés, de mesures, de chiffres, de longueurs de temps et d’espace, rien de plus !

Le sourire aux lèvres, tu te demandes : « Un monde aussi splendide et éclatant de couleurs, comment peut-il être réduit à un chiffre ? »

La musique que tu écoutes chaque jour te charme, t’émeut et te met en extase. Et pourtant, elle n’est rien d’autre qu’une cascade de chiffres, une succession de vibrations plus ou moins élevées, plus ou moins fortes. Les ondes sonores frappant le tympan de ton oreille, elle n’est plus qu’un ensemble de chocs variables en intensité. En définitive, la musique se réduit à des chiffres, à des propriétés physiques.

La structure musicale est tout d’abord une question de géométrie et de mathématique.

Elle est un dessin dans le vide.

Toute œuvre musicale est une équation avec ses lois propres. Et pourtant, tu es ému en l’écoutant, comme s’il s’agissait d’une réalité indépendante dotée de personnalité.

Tu es ému de même devant un beau coucher de soleil, alors que tu es devant une équation de longueurs d’ondes !

Il se peut bien que l’âne soit la racine carrée de 343 X… Mais tu vois autre chose : une créature avec une tête, deux longues oreilles, une queue. Dans leur langage à eux, tes sens te traduisent les équations mathématiques et les simples chiffres que tu as devant les yeux.

Lorsque l’émetteur de télévision envoie ton image par la voie des airs, il la transforme en ondes qui sont interceptées par l’antenne. Celle-ci les transmet au récepteur sous forme de vibrations électriques variables en intensité. L’équation mathématique de ton image consiste finalement en un ensemble de mesures électriques. L’appareil récepteur fonctionne exactement comme tes sens lorsque tu contemples un coucher de soleil : il interprète les vibrations électriques et traduit l’équation mathématique qu’il reçoit en son équivalent d’ombre et de lumière sur l’écran. Ton image reparaît alors sous sa forme initiale. Mais, lorsqu’elle était transportée par les airs, elle avait bien sûr une autre forme. Elle était un ensemble d’ondes, une simple équation faite de chiffres, de mesures et de propriétés.

Le monde extérieur se présente donc sous deux aspects (étant donné la variété des moyens de perception, ils sont en fait plus nombreux) : celui sous lequel nous le voyons et celui qu’étudient la chimie analytique, les sciences naturelles et l’anatomie (à savoir une collection de chiffres, de mesures, de propriétés et de rapports indiquée par nos appareils et instruments de mesure).

Il y a enfin le monde sous son aspect dépouillé, dans son agencement initial. Il s’agit plutôt d’une esquisse, d’un modèle initial créé par Dieu. C’est l’esprit…

Toute créature a un esprit, un modèle à partir duquel elle a été créée.

Notre langage doit se contenter ici d’approximations et de simplifications, avec toutes les erreurs que cela comporte. Il essaie de discerner, d’identifier et de concrétiser ce qui ne peut l’être. Lorsqu’elle atteint la sphère de l’esprit, la pensée est toujours frappée de mutisme. Il lui est impossible de trouver les mots lui permettant d’expliciter ce qu’elle ressent.

L’unité de tissu entre les créatures est une vérité absolue.

Cette unité, toutefois, ne contredit pas l’individualité des créatures, ni le fait que chacune d’entre elles se distingue par une individualité et des caractéristiques propres.

Qui plus est, cette individualité se manifeste, chez l’homme, sur tous les plans : non seulement dans l’âme, la personnalité et le comportement, mais encore dans la constitution physique. Chaque homme, par exemple, se distingue par ses empreintes digitales. Il est impossible d’en trouver qui soient identiques, même entre jumeaux, parmi les millions d’êtres humains qui ont vu le jour depuis le début de la création.

Cette individualité absolue, corporelle et spirituelle, qui caractérise tout homme et toute créature est une autre vérité s’ajoutant à l’unité de laquelle tout provient.

Le tissu vivant est individualisé au point de refuser toute greffe prélevée sur un autre corps. L’organisme rejette le cœur, le foie, le poumon ou le rein qui lui sont donnés par un autre corps pour le sauver. Il préfère mourir en restant lui-même que de vivre avec un greffon étranger.

Notre individualité et notre provenance d’une commune origine sont deux vérités catégoriques allant de pair.

Nous sommes issus de l’unité.

Mais chacun de nous retrouve son unité propre pour devenir unique en son genre, absolument sans égal.

Toute l’histoire de la vie se résume en ceci : une personnalité individuelle et distincte sortant de l’anonymat d’une matière homogène faite d’argile et d’eau.

Notre découverte de l’unité, par-delà les différentes sortes de vie, ne doit pas nous voiler cette individualité et cette singularité, ni nous cacher notre originalité.

L’individualité signifie que chacun d’entre nous, une fois sorti de l’unité originelle, a essayé à son tour de devenir un en lui-même et de prendre l’identité qui lui était propre.

L’aspect extérieur par lequel un corps se différencie des autres exprime le caractère unique et original de l’esprit qui habite ce corps.

La particularité de la forme et du contenant indique et traduit extérieurement celle du contenu.

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Par Marc Chartier
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Jeudi 5 octobre 2006

« X »


Je suis X 3

Tu es le logarithme de X 19



Au cours de notre réflexion, nous avons découvert en l’homme un être complexe. Non pas une chose simple et limitée, comme une chaise, une table ou un encrier, mais une réalité croissante et évolutive qui prend à chaque instant une décision, en son for intérieur, grâce à sa volonté propre.

L’homme peut vivre à divers niveaux.

Il peut avoir une vie diminuée, extrêmement rudimentaire, quasi végétative. C’est ce qui se produit durant le sommeil. L’homme est alors réduit à un ensemble de fonctions agissant automatiquement, spontanément, inconsciemment.

Il peut mener une vie machinale, faite de bavardages et de médiocrité. Il se laisse conduire alors par ses idées toutes faites et des habitudes héritées d’autrui. Il est guidé par des coutumes vétustes et périmées. Ses actes sont réglés à la minute près sur des horaires que lui fixent les autres.

Il peut encore avoir une vie profonde : tourné vers lui-même, il suit l’orientation de ses pensées et de ses désirs. Il vit dans son temps à lui et suit le rythme que lui dictent sa volonté et son état affectif. C’est à ce niveau que sa vie est authentique et que ses actions sont le reflet direct de sa personnalité.

Il peut enfin atteindre le tréfonds de son être au moment de l’amour, de la contemplation, de la création ou de l’expérience mystique. Il éprouve alors un sentiment de durée et d’éternité. Il savoure cet instant étrange où le temps et la personne ne comptent plus. Instant de plénitude devant lequel s’évanouissent tous les autres. Chaque jour a une fin et les années sont reléguées dans le passé, mais cet instant dure comme un souvenir tenace auquel l’homme reste profondément attaché.

Ce sentiment prouve que l’homme est ouvert, de l’intérieur, sur une existence d’un autre ordre, différente de l’existence extérieure, figée, limitée, temporelle et machinale qui est liée au déterminisme et aux lois. Elle jaillit librement, dégagée du temps et de l’espace, n’ayant d’autre cause qu’elle-même. En elle prennent leur source la volonté, la personnalité, le comportement et l’action. Le monde extérieur semble en être une part, comme l’un de ses fruits.

Cette autre existence a la profondeur d’une source cachée où l’homme prend ses racines et où les fibres de son être naissent et s’abreuvent. C’est par elle qu’il est sensible à la vérité et qu’il ressent une continuité dans le tourbillon de la réalité oscillante et changeante. Elle est pour lui une terre ferme au milieu des apparences fragmentaires qui, sans cesse, surviennent, puis disparaissent. Grâce à elle, il continue de croire en l’existence d’un havre de sécurité, de repos et de paix.

La vie temporelle n’apparaît comme réelle que parce qu’elle découle de cette existence éternelle et qu’elle y achemine.

L’âme aspire sans trêve à cette existence intérieure. Elle y cherche un refuge contre l’angoisse et le stress que provoquent les changements constants de la réalité matérielle.

Existence du Moi absolu… Existence éternelle et véritable qui est celle de l’esprit.

Je ne relie pas cet esprit à la personnalité, car l’existence dont je parle ici n’est pas « personnelle ». Elle est trop profonde pour l’être, trop profonde pour être personnalisée et limitée.

La réalité personnalisée et mouvante est sujette aux divisions du temps et de l’espace. Elle est limitée aux phénomènes.

L’existence intérieure est, quant à elle, de l’ordre de la substance. Elle ne souffre ni division, ni multiplication. Elle est le substrat réel et la source des phénomènes. C’est d’elle que naît la personnalité, mais elle ne lui est en rien identique.

La réalité est une et simple. Certes, elle apparaît à nos yeux comme diverse et variée. Mais sous cette apparente et irréelle multiplicité, à sa source même, se cache une unité fondamentale. Nous en voulons pour preuve le lien et la dépendance réciproque qui unifient l’entière réalité.

Au cours de notre enquête, nous avons découvert que toutes les créatures ne sont que des assemblages, des compositions diverses d’une même matière (le protoplasme) et d’unités extrêmement petites (les cellules) agglutinées les unes aux autres. Ce sont toutes des assemblages et compositions de « X », ce « X » correspondant approximativement à la « matière » selon Marx ou à la hulè aristotélicienne. C’est en somme la matière première à partir de laquelle est édifié le monde terrestre.

Même les différentes sortes de matière inerte sont, elles aussi, des compositions diverses de particules élémentaires (électrons et protons) chargées négativement et positivement, cette énergie se manifestant sous forme de chaleur, de lumière, d’électricité, de champ magnétique, de mouvement ou de vie.

Tous les éléments – plomb, sodium, fer, cuivre, soufre, etc. – ne sont que des composés différents de ces électrons et protons et il est possible de changer un élément en un autre en changeant sa composition atomique.

La seule différence entre les créatures réside dans la forme et l’apparence. Elle est susceptible d’être réduite finalement à un principe unique, simple et commun.

L’univers est constitué fondamentalement d’une réalité simple et unique, à partir d’une même substance. Le tronc est unique, mais de lui partent toutes les ramifications de l’arbre. Chaque branche est vraie dans la mesure où elle trahit ses origines et porte, dans ses cellules et ses fleurs, la marque de son hérédité.

Les planètes, les étoiles, les astéroïdes et les comètes ne sont que des différents agencements de matière, issus de nuages d’atomes et de poussière flottant dans l’espace.

L’être a un nombre illimité d’effets et d’aspects à partir d’un principe unique, simple et éternel. Ce principe renferme une richesse infinie qui s’exprime en des formes illimitées en nombre. La multiplicité des êtres créés est la manifestation de cette richesse.

La multiplicité est un phénomène relevant du monde spatio-temporel qui est, par sa nature même, limité et divisible en dimensions et en instants. Tout, dans ce monde terrestre, peut être divisé, diversifié, multiplié.

Si la matière première est une et simple, les personnes, elles, sont multiples, chacune étant une disposition singulière de cette matière première. Mais la personne est vouée finalement à l’anéantissement, comme tout être fini, comme tout être situé dans le temps et l’espace.

Figures et constructions, tout disparaît comme s’écroule un immeuble bâti avec de la brique, de la chaux et du ciment. Le plan cependant subsiste, ce projet initial à partir duquel fut édifié l’immeuble. C’est ce qui correspond à la « forme » aristotélicienne ou à l’ »esprit » pour nous. C’est ce que l’on dénomme en philosophie le « Moi absolu ».

Le plan ou projet initial est inventé par le Créateur. Il émane de son Esprit, et c’est la raison pour laquelle il est immortel.

Distinct du corps et de la personne même, c’est le Moi absolu (l’esprit) qui, en nous, murmure avec stupéfaction face à la mort : « Ce n’est pas vrai ! » Il n’y attache aucune importance, car elle n’est pour lui d’aucun intérêt.

Lorsque nous avons peur de la mort, c’est à cause de ce Moi absolu, à cause du lien de tendresse qui nous relie à la réalité et à nous-mêmes. Mais il n’y a pas lieu de s’effrayer, car l’absolu dont nous parlons habite une contrée éternelle où il n’y a ni mort, ni mutation, ni changement.

Ce qui meurt en nous, c’est ce qui change et disparaît chaque jour : notre corps, notre âme, notre personnalité. Cette mort est l’effet de la vie, faisant place à la mutation, au changement.

Mais l’esprit, le Moi absolu, est éternellement vivant.

Nous sommes ouverts de l’intérieur sur cet Un absolu qui n’est pas circonscrit aux limites de la personne, de l’espace ou du temps.

Pour ce Moi absolu, mort, anéantissement, mutation et changement n’ont aucun sens.

C’est un trésor inépuisable, une richesse absolue d’où émanent nos actes, notre personne et notre vie. Au moment de notre mort, le Moi subsiste dans le monde de l’esprit dont il est issu.

Parce que nous sommes ouverts de l’intérieur sur l’absolu, l’illusion nous prend de penser que nous non plus ne mourrons pas. Nous faisons cette confusion tout naturellement, étant donné la double dimension – corps-esprit – de notre vie et de notre nature.

Dotés d’une vie autonome, nous croyons posséder une existence réelle indépendamment du cœur éternel dont nous sommes les pulsations.

C’est l’immortalité de l’esprit dont nous provenons et auquel nous appartenons en vertu de notre origine qui est la cause de notre illusion. En fait, nous sommes mortels. Nous sommes dans un état de mort continuelle, même lorsque nous sommes en vie.

Lien existentiel reliant nos instants et regroupant nos mouvements éparpillés dans l’espace, cette unité homogène qui nous pénètre et rassemble notre existence éparse n’appartient pas au monde spatio-temporel. Elle n’appartient pas au monde individualisé et particularisé. Elle ne dépend pas de nous alors que nous dépendons d’elle.

Il ne s’agit pas d’une unité spécifiée, mais plutôt d’une continuité absolue qui englobe toutes les situations où nous nous trouvons durant notre vie. Elle les englobe dans ce qui ressemble au Moi absolu, ce Moi qui est l’esprit de chacun d’entre nous et une étincelle de l’Esprit divin, source créatrice de laquelle tout provient et à laquelle tout retourne.

Chacun de nous est une unité participant de l’Un suprême.

C’est pourquoi nous constatons que toutes les formes d’être sont reliées entre elles par un lien étroit de proximité. Un lien du sang les rassemble toutes dans une commune matière première initiale.

L’échange qui se produit à tout instant entre les diverses catégories d’êtres révèle leur lien familial.

Les plantes prennent à la terre les phosphates et les nitrates ; à l’air, les composés de carbone et de vapeur d’eau. Puis elles transforment ces substances minérales mortes en tissus vivants et verts semblables aux leurs.

L’animal assimile ces tissus végétaux. Il les transforme en chair, sang, os et muscles. Finalement, il meurt, se décompose et se transforme en poussière et en sels minéraux qui réintègrent la terre-mère.

Ce cycle met en évidence la matière première commune à partir de laquelle sont créées toutes les différentes formes d’existence.

Concernant le degré d’animalité, une différence extrêmement grande sépare le tigre sauvage et féroce de l’homme délicat, affable et intelligent. Et pourtant, le regard qu’ils échangent dans la cage du cirque – regard du dompteur aux fauves qui sont assis à ses pieds – est révélateur de cet élément commun qui les réunit dans un lien secret d’amour réciproque.

Malgré toute la férocité de l’un et la délicatesse de l’autre, le tigre et l’homme se rencontrent dans un moment d’affection mutuelle, comme s’ils se connaissaient depuis toujours dans la mesure où leur Créateur est unique et qu’unique est la matière de la création.

En chaque regard nous apparaît la gloire du Créateur, plus proche de nous que ne l’est notre veine jugulaire.

L’unité, la ressemblance fondamentale et la relation intime sont cachées derrière la multiplicité, la divergence et le morcellement apparent.

L’être en son entier est un hymne célébrant l’Esprit divin éternel. Par les millions de mots qui le composent, cet hymne en exprime la signification et la richesse infinies.

Par la mort – c’est là son sens –, le Créateur nous dit :

  • J’ai encore davantage. J’ai d’autres possibilités, inépuisables… Regardez ! Voici quelque chose de tout autre… une nouvelle surprise : la naissance d’un nouvel enfant !

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Par Marc Chartier
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Jeudi 5 octobre 2006

LA TÊTE DE LA FOURMI


Même la rose

possède une intelligence



Écoutez ! Ce n’est pas une plaisanterie.

Il y a une intelligence dans la rose.

Dans l’épi de blé.

Dans le chêne, quand bien même l’intelligence en question serait aussi peu délicate qu’est massif le tronc de cet arbre.

Le mouvement de l’héliotrope qui se tord pour se tourner vers le soleil ne diffère pas beaucoup de celui de l’abeille voletant vers les prés pour butiner son nectar, ni de celui, conscient, de l’homme qui, défiant le danger, s’élance dans les airs pour une noble mission.

Il existe entre les trois un lien vital, un enchaînement continu. La seule différence est une différence de degré.

Aussi élémentaire soit-il, le mouvement de l’héliotrope est le fruit d’une intelligence.

Mais qu’est-ce que l’intelligence ?

C’est la faculté de se comporter en s’adaptant au milieu.

En quelques mots très simples, c’est la faculté d’adopter, à tout instant, l’attitude la mieux appropriée à la vie.

C’est ce que fait la fleur lorsqu’elle tourne ses feuilles vers la lumière : son mouvement dénote une intelligence.

L’intelligence n’est donc pas une nouveauté pour l’homme. Elle existe chez tous les êtres vivants. L’unique différence est que l’être humain dispose de moyens plus abondants pour adapter son comportement et poursuivre les buts qu’il se fixe. Comme il est une créature complexe, il possède des organes variés dont chacun a une fonction spécifique bien définie : deux mains, dix doigts, une langue pour parler, deux yeux pour voir, deux oreilles d’une grande acuité auditive, un épiderme très sensible, un nez pour sentir…autant d’organes à la disposition de la raison.

L’homme est un animal féodal possédant dix mille hectares d’aptitudes et des immeubles entiers de nerfs et de sens très affinés.

Mais il se fait injustice à lui-même, tout comme il est injuste à l’égard des autres créatures, lorsqu’il se considère comme l’unique être doué de raison. C’est là une prétention féodale qui tient de la fable et n’a aucun fondement dans la réalité.

La raison est enfouie au cœur du monde vivant tout entier.

Dès le premier soupçon de vie dans la misérable amibe unicellulaire, l’activité de ce protozoaire trahit déjà la précaution, la fourberie, la malice et la mauvaise intention qui se cachent dans l’être humain. Rien de nouveau en l’homme. Seulement un aboutissement…


Et l’âme ?

Qu’est-elle ?

Que sont les instincts ?

Ce sont, au point de départ, des impulsions portant l’animal à préserver sa vie et à rechercher sa pâture : la faim, la soif et l’instinct sexuel qui le poussent à manger, boire, s’accoupler et se reproduire.

Là précisément se trouve l’origine des multiples pulsions humaines : avidité, peur, appréhension, colère, haine, amour… Elles aussi sont des avertisseurs des besoins corporels urgents et indispensables.

Freud a eu tort de s’arrêter à ces appétits et ces instincts pour y voir la clé de la personnalité humaine, la clé du secret et de l’énigme de la vie.

En fait, ni les instincts, ni la logique rationnelle ne sont à même de fournir la clé du mystère de la vie.

On ne peut expliquer la vie comme une réaction instinctive au besoin de manger ou à l’appétit sexuel, ni comme un comportement rationnel pour s’adapter aux circonstances. Tout ceci caractérise la nature vivante, mais n’en élucide pas le mystère.

La vie n’est pas tributaire des bas instincts qui l’aiguillonneraient de l’arrière. Tendue vers l’avant, elle jaillit, guidée d’en haut par sa nature et par l’élan imprimé dans les cellules, les nerfs et le cœur de tout vivant.

Ignorant le passé, elle s’élance vers l’avenir, suivant l’orientation de la saine nature qui gît en elle.

Elle ne subit pas le joug d’un destin inéluctable qui la pousserait de l’arrière. Éclairée et clairvoyante, elle se suffit à elle-même, constamment, dans le choix du but à atteindre.

Elle renferme en elle ce qui l’incite à s’élever sans cesse davantage. Avec la plénitude de santé qu’elle possède, elle tend vers un niveau supérieur à celui de la routine monotone.

L’amour du beau, du bien et du vrai est, en définitive, l’un des stimuli profondément enracinés au creux de la matière vivante. La différence n’est pas grande entre la capacité de Shakespeare à distiller sa poésie, celle qu’a l’huître de sécréter sa perle et celle qu’ont les cellules du papillon à orner ses ailes avec splendeur.

Le papillon n’avait pas un besoin urgent et vital d’un tel surplus de beauté. Même non agrémentées de dessins, ses ailes étaient capables d’accomplir leur fonction de manière satisfaisante et habile. Pourquoi donc cet embellissement supplémentaire ?

Si nous affirmons qu’il a pour but d’exciter l’instinct sexuel et que la femelle se fait belle pour séduire son mâle, la question reste posée. Pourquoi le mâle choisit-il la femelle la plus belle ? La beauté continue donc de s’imposer comme un but à atteindre.

Le secret dont il est ici question est exactement le même que celui qui poussa Shakespeare à s’adonner à la poésie : non pas le souci du pain à gagner, mais l’appel du beau, le désir de créer inhérent à la nature du poète, à celle du papillon et à celle de tout être vivant.

Ce mystérieux souci d’esthétique est en germe dès l’apparition de la première cellule.

En recherchant, dès sa naissance, une température donnée ainsi que l’atmosphère et la nourriture favorables à sa vie et à sa multiplication, la cellule renfermait déjà des buts lointains. Après avoir acquis le plein contrôle de sa vie dans le cerveau pensant de l’homme, elle n’a pas tardé à dévoiler clairement ses objectifs éloignés : la beauté, la vérité, le bien, la justice, la paix.

Les idéaux sont enfouis sous l’épiderme.

Les valeurs sublimes, dans les tissus du protoplasme.

Expliquer l’homme uniquement par son corps, son âme ou sa raison, indépendamment des appels de l’esprit et du sentiment, c’est en donner une vision bien incomplète. C’est le réduire à n’être plus qu’un compteur ou une calculatrice. C’est priver l’existence humaine de son parfum, de sa saveur et de sa chaleur.

L’héliotrope – même lui ! – se tourne vers le soleil.

Même les pousses du figuier banian naissent en formant de magnifiques assortiments, comme si elles étaient sculptées par une main artiste sachant allier la variété à la beauté.

Même l’abeille donne à son nid une merveilleuse figure géométrique.

La nature vivante n’est pas réductible à l’instinct sexuel. Elle est extrêmement variée. Elle est capable de raisonner, d’observer, de rêver.

Les idéaux, les desseins, les rêves et les hautes aspirations ne sont pas la propriété exclusive de l’homme. Ils sont inhérents à la nature vivante comme telle.

Seule notre vanité d’animaux féodaux, nantis de la plus grande abondance de systèmes biologiques et de la sensibilité la plus riche, nous entraîne dans l’illusion sur nous-mêmes.

Submergés par cette richesse débordante, nous avons entrepris d’inonder de nos aptitudes le milieu qui nous entourait. Nous l’avons structuré et réglementé à notre manière à nous. Nous y avons créé des organisations et des schèmes nouveaux. Nous avons construit des maisons, des tours, des villes, des usines. Nous avons produit une infinité de poèmes, de chants et de mélodies. Nous avons inventé des lois, des règlements, des constitutions, des systèmes… Finalement, noyés dans ce flot de richesses, nous avons oublié que toute cette abondance était un legs dont nous étions redevables à notre arbre généalogique. Avant d’enrichir notre tête, elle se trouvait dans la tête de la fourmi, dans l’écorce de l’arbre, au cœur de l’éponge, dans la sève amère du cactus.

Le miracle de la vie n’est donc pas le privilège d’une créature donnée. Il est lié au tissu vivant comme tel, qu’il s’agisse des végétaux, des animaux, des êtres humains ou des cellules évoluant lentement dans un marécage, sans voir ni entendre. Il est lié au protoplasme, cette gélatine visqueuse comme une crème parsemée de grains de sésame et de pistache.

Chacun est à même de le constater au microscope : le protoplasme est vivant. Il renferme des noyaux solides autour desquels gravitent sans arrêt les grains de sésame et de pistache. Parfois, des parois protectrices existent ; parfois non, et l’on a affaire alors à une masse visqueuse, flasque et gluante, s’étirant comme une tache d’huile épaisse à la surface de l’eau…

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Par Marc Chartier
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